Traître et criminel à la fois ?

Retour aux Grimoires

Le décor lugubre des Bois de la Pénombre abrite une petite communauté aarkonienne, le saviez-vous ? Peut-être étiez-vous de ceux qui apprirent en même temps que le Capitaine Antésius de la Bordure que des événements préoccupants s'y déroulaient...

 

(HRP - Ici sur le forum)

 
 

 Chapitre I

Le comte Kratyl d'Anverque vit dans un manoir un peu au nord de Sombre-comté, dans les Bois de la Pénombre. Aarkonien énigmatique, beaucoup le soupçonnent, malgré son éloignement, d’avoir une grande influence sur les choses de la politique aarkonienne.

Son fils, Feydre d'Anverque, n’est autre que le plus fidèle des hommes de main du Régent de Vallon. Ce dernier ne tarit d’ailleurs pas d’éloges pour le comte et l’a déjà cité en exemple dans plusieurs de ses interventions.

Antésius de la Bordure, Capitaine du Régiment de Cavalier d'Elite de la Maison de Wernoriae, est connu pour sa fidélité aux intérêts aarkoniens, pour sa bravoure et son patriotisme. C’est lui que l'on chargea de se rendre auprès du Comte qui sollicitait son appui. Antésius avait en horreur les Bois de la Pénombre, ceux-ci lui glaçaient le sang et il n’imaginait pas qu’un homme sain d’esprit choisisse librement d’y vivre. Il n’avait bien entendu émis aucune protestation lorsqu’il reçut de Feydre son ordre de mission : « Vous présenter avec cinq de vos hommes de confiance au comte Kratyl d'Anverque, partez sur le champ ». Rien de plus.

Le petit détachement aarkonien se serait mis immédiatement en route si le Capitaine de cavalerie n'avait pas jugé totalement saugrenu de retenir cinq de ses meilleurs cavaliers loin des manoeuvres militaires qui occupaient l'Armée aarkonienne. Il composa son estafette de Miliciens auxquels il adjoint des réservistes des deux autres Maisons aarkoniennes. Avant de s'absenter pour cette mission qu'il abhorrait déjà, il donna ses ordres à ses subalternes. La petite troupe hétéroclite se mit en route et, en moins d’une journée, ils étaient à la porte du comte.

Les appartements du comte étaient richement décorés et les gardes chargés de sa sécurité tous plus patibulaires les uns que les autres. Les aarkoniens furent fouillés à l’entrée et on leur confisqua leurs armes, leurs protestations n’y changèrent rien. Le comte les reçut dans une antichambre dont les fenêtres étaient ceintes de solides barreaux. On l’eut dit une prison si l’intérieur ne fut pas si luxueux. Kratyl d'Anverque semblait nerveux malgré sa mine sévère. A tout moment, il jetait un regard anxieux par les fenêtres, s’assurant au passage qu’elles étaient bien verrouillées. Enfin, il se décida à parler.

« Je vous ai convoqué car une méchante affaire est en train de s'ébruiter et il faut la résoudre avant que tous les vautours décrépits qui nous haïssent ne réussissent à l'utiliser contre nos autorités. Il y a quelques semaines, nous fûmes confrontés à une série de meurtres et de déprédations contre les intérêts aarkoniens à l’extrême Est des Bois. Les responsables locaux de l’Armée aarkonienne sont des incapables et, comme je m’y attendais, ne furent pas à même d’élucider ou de juguler ce qui se passait ». Le comte laissa un regard dédaigneux se promener sur les hommes venus d'Hurlevent, comme s’il pensait qu’ils ne valaient guère mieux que leurs collègues locaux. Puis il reprit.

« Les faits ? Trois cadavres de mes hommes ont été découverts en forêt. Occis par l'épée. L’idiot de Sergent qui supervisa l’enquête en conclut aux actes de quelques sectes sordides qui pratiquent des rites maléfiques, et cela seulement après que je lui fis remarquer que sa première hypothèse, celle d’une attaque de morts-vivants, ne tenait pas debout au vu des blessures. Mais ce ne furent pas les seules victimes. Ils s’en sont pris à nos gens de la communauté aarkonienne établie dans la clairière au nord du Repaire des Mendiants, plusieurs sont morts. Là, nous n'avons aucune explication. Il semblerait qu'ils soient décédés sans raison ou empoisonnés par une décoction qu'aucun apothicaire ne connaît... » Une lueur fugace éclaira le visage ridé du comte. Il plongea ses yeux dans ceux d’Antésius.

« Mais peut-être que vos connaissances dans le domaine, si utile pour un Capitaine de l’Armée, des feuilles et pétales vous permettront d'éclairer avec brio notre ignorance sur ce sujet... Sans doute un atavisme irrépressible. Votre père, je crois, fonctionnaire falot mais irréprochable, aimait à cultiver son jardin... »

Antésius serra les poings à ce sarcasme qui titilla une vieille blessure d'amour-propre. Enfant, il avait souffert de la médiocrité de son père, homme bon et droit, qui s'était laissé aller au cocon confortable d'une carrière administrative sans gloire. Que le compte le sut et le lui exposa ainsi devant ses hommes le déstabilisa plus qu’une rencontre inopinée avec un orc. Le comte, parangon du service de renseignement, fin psychologue et petit tyran aimant tirer toutes les ficelles de la domination, était bien l’homme que l’on décrivait à Hurlevent. Après s’être délecté des effets de son offense, il reprit.

« La mission est la suivante. Un dangereux criminel, qui plus est un traître, a été blessé récemment par ma garde personnelle mais il s'est échappé. On soupçonne qu'il se cache dans les environs de la clairière de l’Est. Retrouvez-le et ramenez-moi sa dépouille le plus vite possible ».

 

Antésius de la Bordure et ses hommes commenceraient leur enquête en interrogeant la petite communauté aarkonienne victime des agissements du criminel. Il fallait se rendre dans la clairière au nord du Repaire des Mendiants.

Le ciel était couvert et l’après-midi aussi sombre que la nuit. La région portait bien son nom. Le voyage se passa sans encombres, les loups (et sait-on quelles autres créatures) n’osèrent pas s’attaquer aux aarkoniens en armes. A quelques lieux de la clairière, une tempête se leva. Il pleuvait à torrents et de grosses gouttes martelaient le sol boueux.

Il fallut presser l’allure pour rejoindre le hameau avant le gros de la tempête. Au détour d'un chemin de boue, une carriole était arrêtée sur le bas coté. Un homme, une femme et deux jeunes garçons déchargeaient leurs affaires en prenant le strict minimum. Le père interpella les aarkoniens en leurs demandant de l’aide pour le transport des marchandises. Sur leurs gardes, les aarkoniens interrogèrent l’homme sur sa présence en ce lieu reculé.

« On s’y est pris trop tard pour rejoindre notre masure, nous vivons dans la clairière… » expliqua-t-il. Par un temps pareil, il était très peu probable que les aarkoniens soient attaqués par des bêtes sauvages qui se cachaient de l'orage, ou par des brigands, plus que rares dans ces contrées sous commercialisées. La discussion devenant quasiment impossible à cause du vent, Antésius ordonna à ses hommes de charger autant de marchandises que possible et de se remettre en route. Guidés par l’homme, qui disait s’appeler Gerart, ils empruntèrent le chemin le plus rapide et virent bientôt les premières chaumières du hameau.

Le hameau de la clairière se situe au milieu de la chaîne de montagnes rocheuses qui entoure les Bois de la Pénombre. Située très à l’est, cette région peu peuplée est l’une des rares propice à un établissement dans les Bois. L’on y trouve un petit village forestier d’une trentaine d’âmes aarkoniennes. Aux alentours, quelques fermes sont parsemées de ci de-là. Eloignée de tout, la petite communauté vit en autarcie. Ses habitants parviennent néanmoins à vendre quelques productions pour acquérir des biens élémentaires non disponibles dans l’environnement hostile qu’ils ont peuplé. Malgré son état obligé d’autarcie, la communauté dépend officiellement du Duché d’Aarkonie, même si l'on y a pas vu un noble depuis des lustres.

Les hommes travaillent toute la semaine pendant que les femmes vaquent aux occupations ménagères et apprennent aux jeunes filles à cuisiner, coudre ou laver le linge... Seul le dernier jour de cycle est réservé à la détente pour la communauté: un peu de jeu de balle, quelques chansons, ou des conversations au coin du feu de la salle commune réjouissent ces gens simples. Traditionnellement, ce jour là tout le hameau prend le repas du midi et du soir dans la salle commune. Le soir, les hommes restent un peu plus longtemps pour discuter, boire une bière si il y en a, jouer aux cartes. La communauté est assez critique envers le pouvoir central qui la délaisse, comme la plupart des communautés aarkoniennes isolées.

Après que Gerart leur ait offert l’hospitalité de sa petite grange, Antésius et les autres aarkoniens se rendirent à la salle commune pour en apprendre plus que ce que le paysan avait pu leur expliquer jusque là, c'est-à-dire presque rien. On devinait la clarté de quelques torches papillotant derrière les volets clos de cette "auberge". Les Aarkoniens de la capitale entrèrent.

Un homme lavait quelques choppes, un ivrogne était affalé à une table, trois personnes discutaient mais s’interrompirent à l’entrée des soldats. La chaleur du lieu était agréable. Des bûches se consumaient dans l’âtre et une odeur de viande cuite emplissait la salle. Antésius retira son manteau ruisselant qu’il suspendit à la patère fichée derrière la porte puis secoua la tête et s’éboua tel un chien. S’approchant, l'aubergiste invita le groupe à s'asseoir et leur proposa un plat du soir, très maigre et assez cher.

Après que la soupe leur fut servie, la porte s’ouvrit sur un homme qui reprit à grand peine son souffle. C’était un personnage d'une petite quarantaine d'années aux cheveux noirs, de stature assez robuste et maigre à la fois. Sa calvitie prononcée et ses sourcils broussailleux lui donnaient un air assez comique. Il se présenta aux Aarkoniens sous le nom de Ygdan Tles. Visiblement, c’était lui le « chef » de la petite communauté. Dans la discussion, Antésius comprit vite qu’il ne se plaçait pas au dessus des autres membres de la communauté mais partageait la même galère. Ils semblaient tous vivre comme une grande famille qui s'entraide. Mais une famille que le malheur avait frappé puisque Ygdan relata la mort soudaine et douloureuse de quatre membres de la communauté, dont son propre fils aîné. « Mais dans tout malheur quelque chose est bon » ajouta l’homme lorsqu’il expliqua que tous les membres du hameau auraient pu être victimes du même sort si l’un des défunt n’avait pas eu le temps et la lucidité d’en dire plus. Ils étaient quatre chasseurs qui revenaient d’une longue traque, assoiffés. Ils s’étaient secrètement servis dans les pichets d’eau réservés pour le repas commun du lendemain. C’était la source de l’empoisonnement. Ce soir là, les Aarkoniens n'en apprirent pas plus, leurs questions sur les agissements d'un criminel ne trouvèrent aucun écho.

Dès le lendemain, les Aarkoniens interrogèrent les membres rassemblés de la communauté pour en apprendre plus. Non seulement sur l’empoisonnement, mais aussi, et surtout, sur la présence d’un criminel recherché. Et ils en apprirent de toutes sortes : Un tel prétendit que la calvitie d’Ygdan était une malédiction lancée par une dénommée Laline l’ensorceleuse… et surtout que c’était elle qui maniait des potions bizarres, que si Ygdan n’avait pas exigé de la retenue, les membres de la communauté l’aurait déjà châtiée pour son crime. Une autre expliqua que le menuisier Talek était un ronchon, et que c’était pour cela qu’aucune femme ne s’intéressait à lui… Quand le Capitaine parla de fugitif ou de personne blessée certains membres de la communauté réagirent avec gêne, essayant maladroitement de noyer le poisson ou de changer de sujet. Mais ces gens simples étaient facilement impressionnables, difficile de dire s’ils cachaient quelque chose ou s’ils étaient simplement émus et déstabilisés par la présence armée de soldats aarkoniens. Le Capitaine, au milieu de divers ragots et de moult balivernes, prêta attention à une information qu’il jugea particulièrement intéressante : un chasseur lui apprit que pour se cacher, il existait une caverne située non loin, tout à l’est, en haut de la colline. Mais le chasseur doutait que l’on y trouve quoique ce soit, il était certain que des hommes du comte s’y étaient déjà rendus.

Elle pourrait bien, malgré tout, faire office de repaire ou de cachette pour le fugitif. Antésius décida que ses hommes et lui s’y rendraient l’après-midi.

 

En se rendant sur les lieux, les Aarkoniens empruntèrent un chemin qui passait près d’une petite masure de laquelle une fumée s’échappait de la cheminée. Ils décidèrent une halte. Personne ne répondit lorsqu’ils heurtèrent. Antésius décida malgré tout d’y jeter un oeil. Un léger coup d’épaule dans la vieille porte de planches suffit. La cabane était composée d'une seule pièce relativement grande qui servait visiblement de salle à coucher autant que d'établi, ou plutôt de laboratoire à en juger les fioles et les récipients jonchant les étagères. Un hululement soudain fit dégainer dans un fracas leurs armes aux soldats : une chouette blanche sur un petit perchoir les observait.

Une masse grise s’éleva à leur gauche... sortant de sous un drap épais, un homme aux yeux écarquillés venait d’être soudainement tiré de son sommeil par le vacarme inattendu… La surprise passée et les présentations faites, les Aarkoniens apprirent qu’ils se trouvaient chez Melchon Ottonis, ermite et herboriste. Le Capitaine Antésius ne manqua pas de remarquer quelques potions de guérison sur l’un des établis, mais déjà le vieil homme le recouvrait d’une longue étoffe et exigeait que la troupe le laissa à sa sieste. Antésius entendait bien en savoir plus, ce qu’il ferait une fois la caverne explorée.

Le chemin se poursuivit dans les flancs de la montagne. La progression était pénible et le froid piquant. Dans tout cet environnement d’un gris vert mélancolique, il était assez difficile de s’orienter. Alors que les Aarkoniens atteignaient bientôt la caverne, ils se trouvèrent nez à nez avec un énorme ours occupé à dévorer des restes de viandes que les charognards n’avaient pas encore eu l’occasion de nettoyer. Dérangé dans son repas, il se dressa sur ses deux pattes pour les impressionner d'un grognement. Il retomba ensuite sur le sol dans un immense fracas et se rua sur les humains. Malgré sa taille et sa rage, il ne fit pas le poids face à des Aarkoniens prêts à en découdre...

En examinant les restes qu’il était occupé à dévorer, Antésius reconnut un lambeau de vêtement. Sur celui-ci, on devinait encore un blason : celui du comte d'Anverque ! De qui cet homme fut-il la victime ? Serait-ce la dépouille de l’un des trois hommes du comte ? Le Capitaine aarkonien avait du mal à saisir pourquoi une sépulture décente ne lui a pas été donnée. Ce furent les aarkoniens qui s’en chargèrent, même si ce qu’ils mirent en terre ne furent que lambeaux pourris.

Bientôt, ils arrivèrent à la caverne et y pénétrèrent. C’était un long tunnel comportant un grand nombre de renfoncements latéraux. Un rapide coup d'oeil permettait de remarquer que c’était le lieu idéal pour une embuscade... Les Aarkoniens dégainèrent leurs armes sur l’ordre de leur Capitaine. L’un d'eux découvrit dans les renfoncements les restes de plusieurs vieilles torches.

Au fond du tunnel, se trouvait une sorte de large salle. Le sol y avait visiblement récemment été remué. Certainement que l’ours ou un charognard quelconque y avait déterré le corps de l’homme du comte. L’un des Aarkonien fit remarquer que le sol... entier... semblait avoir été retourné. Il faudrait creuser. Et c’est ce que le Capitaine ordonna de faire. La découverte fut macabre : une vingtaine de cadavres gisait là. C’était un véritable charnier. Tous n’étaient pas encore décomposés, mais ils avaient de très nombreuses blessures béantes démontrant la férocité du combat qui devait s’être déroulé ici. Tous portaient les insignes du comte Kratyl d'Anverque. Une fouille peu ragoûtante dévoila un parchemin. Il contenait un ordre de la main même du comte.

Les hommes qui gisaient là devaient fouiller cet endroit pour y dénicher des trafiquants d'armes qui marchandaient avec des contrebandiers. L’ordre s’adressait à un « Caporal » des Carmines que le Comte félicitait d’avoir eu le courage de dénoncer un traître agissant dans les rangs de l’Armée aarkonienne.

L’un des aarkoniens fit remarquer au Capitaine que des traces laissaient à penser qu’une personne s’était traînée, ou qu’on l’avait traînée, dans l’un des renfoncements de la caverne. Les traces s’éloignaient effectivement de la tuerie, elles s’arrêtaient dans une alcôve dissimulée dans l’ombre. Là, les Aarkoniens découvrirent quelques nouvelles traces. Au sol, de l’étoffe déchirée et maculée de sang. La victime devait avoir réussi tant bien que mal à arrêter l’hémorragie. Les Aarkoniens comprirent qu’un survivant avait peut-être bien échappé au massacre.

 

Encore secoués par leur macabre découverte, les aarkoniens prirent le chemin du retour. Lorsqu’ils arrivèrent non loin de la chaumière du vieil herboriste, ils virent un homme en sortir, jeter quelque chose en direction des bois et s’y enfoncer à toutes jambes. Intrigués, les Aarkoniens pressèrent légèrement l’allure. En arrivant devant la masure, la porte était grande ouverte.

Antésius descendit de cheval et se courba pour entrer dans la modeste demeure. C’était un nouveau spectacle de mort qui l’y attendait. Le vieil homme gisait au sol dans une marre de sang. En examinant le cadavre, l’un des hommes du Capitaine remarqua facilement que la cause du décès était un violent choc à la tête, cela avait littéralement fait exploser l’arrière du crâne. Antésius observa que les potions de guérison qu’il avait remarqué précédemment avaient disparu. Un craquement se fit entendre au plafond. Ceux des soldats qui ne l’avaient pas encore fait dégénèrent leur épée. L’assassin rodait peut-être encore sur les lieux de son crime…

 

Tirant sur la chaîne qui retenait la petite échelle permettant d’atteindre les combles de la masure, le Capitaine Antésius poussa de la pointe de son épée les planches du plafond. On n’y voyait rien et il aurait fallu être plus fou que téméraire pour avancer la tête la première dans ce qui devait être un petit grenier. On embrasa une torche et Antésius s’en empara avant de s’enfoncer dans l’obscurité.

Rien, rien qu’un amas de plantes diverses, de sacs de grains et de vieilleries qui auraient ravi les brocanteurs d’Hurlevent. Mais les yeux du Capitaine aarkonien n’en étaient pas à leur première traque.

Dans la pénombre, l’Aarkonien remarqua une silhouette dont l’ombre vacillante se détachait sur les murs : une jeune adolescente se terrait avec maladresse.

Amélia faisait les cent pas. Elle se sentait à l'étroit dans ce galetas qui lui avait pourtant paru immense lorsqu’elle fut plus jeune. Son estomac grondait en raison de la forte odeur de poisson que Melchon préparait pour le repas. Les lattes irrégulières du plancher oscillaient sous ses pieds nus. Il n'y avait ici aucune fenêtre. Dernièrement, avec toutes les histoires affreuses que l’on racontait au village, elle avait l'obscurité en horreur. Elle s'arrêta près d'un bouquet d’herbes et s'accroupit. Elle tendit un doigt fuselé et le fit glisser sur le nœud qui retenait le tout, les herbes tombèrent au sol. Elle avait répété ce geste des centaines de fois depuis que Melchon avait accepté de lui enseigner l’herboristerie. Elle pensait que cela serait plus passionnant que de trier des herbes à longueur de temps.

Elle entendit soudain des voix qui provenaient de l’étage inférieur. La promiscuité du lieu et l’ennui de la tâche poussa sa curiosité à savoir qui pouvait venir visiter le vieil ermite. Elle s’aplatit sur le sol, plissa un œil tandis que le second scrutait ce qui se passait en bas. Krassek, un homme du village, gesticulait et vociférait en direction de Melchon. Le vieil homme tentait visiblement de le raisonner, mais l’autre s’énervait plus encore. Collant l’oreille au plancher, la discussion lui parvient :

« Je n’ai rien dit et ce ne sont pas des hommes du Comte Krassek ! » ; « Que te voulaient-ils ? Tu leur as parlé ! Si tu souffles mot, vieil homme, je t’avertis… » ; « Tu m’avertis de quoi Krassek, je ne te dois rien, ni à toi ni à ton frère, soit déjà heureux que je te vienne en aide » ; « Tu es grassement payé pour tes services, et tes potions n’agissent pas rapidement » ; « Si tu es mécontent, passe-toi de mes onguents, et regarde ton frère périr dans la pourriture de ta cave » ; « Tais-toi vieux fou, donne-moi les potions à présent ! » ; « Paye déjà les précédentes, et nous verrons pour les suivantes » ; « Je n’ai plus rien à te donner pour le moment, fais moi crédit » « N’y compte pas… va-t-en ! » ; « Vieille pourriture, voilà pour régler ton compte… »

Un bruit sourd et le fracas du verre qui se brise firent sursauter la jeune femme. Elle colla à nouveau son œil au plancher. Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque. Rouge et dense, le sang de son vieux maître se répandait telle une nappe de brouillard.

Elle étouffa un petit cri. La peur l'assaillit, soudaine et brutale. La panique la paralysait.

Krassek et son visage rose et joufflu à l'expression stupide, ses lèvres gercées partout où il les avait mordillées et son crâne dégarni resteraient à jamais dans sa mémoire. Elle refusait d’être la victime de quelqu'un d'aussi laid. Et elle ne mourrait pas. Elle retint sa respiration. Il ne l’avait pas vu, ni entendu. Il s’emparait des fioles sur l’établi tout en tenant le bâton qui avait servi à défoncer le crâne du vieil homme. En quelques instants, il était sorti.

Amélia se glissa sans bruit au fond du grenier, elle tira devant elle deux gros sacs d’herbes, quasiment sans aucun bruit. Elle attendrait là quelques minutes avant d’aller rapporter le crime auquel elle venait d’assister, terrifiée à l’idée que le meurtrier ne revienne sur ses pas.

Lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir à nouveau, elle pensa que son tour était venu. Elle perçut des voix, se recroquevilla. Son cœur s’emballa, elle ne parvenait plus à maintenir une respiration régulière. Sur le pourtour de son front, ses cheveux étaient humides de sueur, rien ne l’avait préparé à pareille situation. Elle ne savait pas qui venait d’ouvrir la trappe, seulement qu’il tenait sa vie entre ses mains. Il approchait, elle entrouvrit la bouche, désemparée. La lumière d’une torche faisait briller les larmes qui perlaient sur ses joues.

 

Perdu au milieu des rides qui fripaient tout son visage, les yeux globuleux et larmoyants de Krassek n’émurent à aucun moment le Capitaine Antésius. L’assassin avait bien commencé par nier, par jurer que le soi-disant témoin n’affirmait que balivernes. C’est lorsque le Capitaine lui ordonna de leur ouvrir sa cave qu’il perdit son arrogance. C’est dans cet endroit humide exhalant la pourriture qu’ils découvrirent l’homme blessé, sans aucun doute le criminel et traître qu’ils avaient ordre d’appréhender. Krassek les supplia d’épargner celui qui était son frère, il jura que cet homme à demi-conscient n’avait commis d’autres crimes que celui d’avoir un frère assassin.

Droit et souple, Antésisus quitta la masure, un léger sourire aux lèvres. Il avait deux prisonniers et se dirigeait à la fois vers un retour en Hurlevent et vers une récompense sonnante et trébuchante. Sous le gris de la pluie qui n’avait pas quitté la région, il remonta le chemin sinueux qui quittait le trou perdu du hameau de la communauté de la clairière de l’Est, le sentiment du devoir accompli.

Mais une hésitation passa sur son visage, comme si l’esquisse d’une nouvelle compréhension des choses venait ternir sa joie. Une désagréable impression de n’être que le pion d’une partie dont il ignorait les règles. Seule lui restait la certitude d’avoir été employé à terminer une salle besogne, celle de remettre la main sur un fugitif ayant survécu à un massacre… Il s’immobilisa.

HRP : Event qui ne s'est pas déroulé en jeu mais qui est tout de même proposé sous forme de page web. Pour une suite éventuelle, utilisez ce fil de discussion.

- Si vous le souhaitez, vous pouvez produire toutes sortes de récits en rapport avec cette histoire : descriptions de lieux, de personnages, événements liés ou connexes etc etc.

- Vous pouvez même imaginer avoir fait partie du groupe qui accompagnait Antésius. Vous pourrez alors raconter à votre manière comment vous avez vécu les choses.

- Vous pouvez prolonger l'histoire et y trouver une fin : Antésius en comprendra-t-il plus tout seul ? Serez-vous celui qui osera dire que tout cela cache quelque chose ? Vous contenterez-vous de la récompense que le Comte ne manquera pas de vous octroyer pour la remise des prisonniers.

Bref, à vous d'imaginer une suite si vous en voulez une...