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Antésius de la Bordure, Capitaine du Régiment de Cavalier d'Elite
de la Maison de Wernoriae, est connu pour sa fidélité aux
intérêts aarkoniens, pour sa bravoure et son patriotisme.
C’est lui que l'on chargea de se rendre
auprès du Comte qui sollicitait son appui. Antésius avait en
horreur les Bois de la Pénombre, ceux-ci lui glaçaient le
sang et il n’imaginait pas qu’un homme sain d’esprit
choisisse librement d’y vivre. Il n’avait bien entendu émis
aucune protestation lorsqu’il reçut de Feydre son ordre de
mission : « Vous présenter avec cinq de vos hommes de
confiance au comte Kratyl d'Anverque, partez sur le champ
». Rien de plus.
Le petit détachement aarkonien
se serait mis immédiatement en route si le Capitaine de
cavalerie n'avait pas jugé totalement saugrenu de retenir
cinq de ses meilleurs cavaliers loin des manoeuvres
militaires qui occupaient l'Armée aarkonienne. Il composa
son estafette de Miliciens auxquels il adjoint des
réservistes des deux autres Maisons aarkoniennes. Avant de
s'absenter pour cette mission qu'il abhorrait déjà, il donna
ses ordres à ses subalternes. La petite troupe hétéroclite
se mit en route et, en moins d’une journée, ils étaient à la
porte du comte.
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Les appartements du comte étaient richement décorés et les
gardes chargés de sa sécurité tous plus patibulaires les
uns que les autres. Les
aarkoniens furent fouillés à l’entrée et on leur confisqua
leurs armes, leurs protestations n’y changèrent rien. Le
comte les reçut dans une antichambre dont les fenêtres
étaient ceintes de solides barreaux. On l’eut dit une prison
si l’intérieur ne fut pas si luxueux. Kratyl d'Anverque
semblait nerveux malgré sa mine sévère. A tout moment, il
jetait un regard anxieux par les fenêtres, s’assurant au
passage qu’elles étaient bien verrouillées. Enfin, il se
décida à parler.
« Je vous ai convoqué car une méchante affaire est en train
de s'ébruiter et il faut la résoudre avant que tous les
vautours décrépits qui nous haïssent ne réussissent à
l'utiliser contre nos autorités. Il y a quelques semaines,
nous fûmes confrontés à une série de meurtres et de
déprédations contre les intérêts aarkoniens à l’extrême Est
des Bois. Les responsables locaux de l’Armée aarkonienne
sont des incapables et, comme je m’y attendais, ne furent
pas à même d’élucider ou de juguler ce qui se passait
». Le comte laissa un regard dédaigneux se promener sur les
hommes venus d'Hurlevent, comme s’il pensait qu’ils ne valaient guère
mieux que leurs collègues locaux. Puis il reprit.
« Les faits ? Trois cadavres de mes hommes ont été
découverts en forêt. Occis par l'épée. L’idiot de Sergent
qui supervisa l’enquête en conclut aux actes de quelques
sectes sordides qui pratiquent des rites maléfiques, et cela
seulement après que je lui fis remarquer que sa première
hypothèse, celle d’une attaque de morts-vivants, ne tenait
pas debout au vu des blessures. Mais ce ne furent pas les
seules victimes. Ils s’en sont pris à nos gens de la
communauté aarkonienne établie dans la clairière au nord du
Repaire des Mendiants, plusieurs sont morts. Là, nous
n'avons aucune explication. Il semblerait qu'ils soient
décédés sans raison ou empoisonnés par une décoction
qu'aucun apothicaire ne connaît... » Une lueur fugace
éclaira le visage ridé du comte. Il plongea ses yeux dans
ceux d’Antésius.
« Mais peut-être que vos connaissances dans le domaine, si
utile pour un Capitaine de l’Armée, des feuilles et pétales
vous permettront d'éclairer avec brio notre ignorance sur ce
sujet... Sans doute un atavisme irrépressible. Votre père,
je crois, fonctionnaire falot mais irréprochable, aimait à
cultiver son jardin... »
Antésius serra les poings à ce sarcasme qui titilla une
vieille blessure d'amour-propre. Enfant, il avait souffert
de la médiocrité de son père, homme bon et droit, qui
s'était laissé aller au cocon confortable d'une carrière
administrative sans gloire. Que le compte le sut et le lui
exposa ainsi devant ses hommes le déstabilisa plus qu’une
rencontre inopinée avec un orc. Le comte, parangon du
service de renseignement, fin psychologue et petit tyran
aimant tirer toutes les ficelles de la domination, était
bien l’homme que l’on décrivait à Hurlevent. Après s’être
délecté des effets de son offense, il reprit.
« La mission est la suivante. Un dangereux criminel, qui
plus est un traître, a été blessé récemment par ma garde
personnelle mais il s'est échappé. On soupçonne qu'il se
cache dans les environs de la clairière de l’Est.
Retrouvez-le et ramenez-moi sa dépouille le plus vite
possible ».
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Antésius de la Bordure et ses hommes commenceraient leur
enquête en interrogeant la petite communauté aarkonienne
victime des agissements du criminel. Il fallait se rendre
dans la clairière au nord du Repaire des Mendiants.
Le ciel était couvert et
l’après-midi aussi sombre que la nuit. La région portait
bien son nom. Le voyage se passa sans encombres, les
loups (et sait-on quelles autres créatures) n’osèrent
pas s’attaquer aux aarkoniens en armes. A quelques lieux
de la clairière, une tempête se leva. Il pleuvait à
torrents et de grosses gouttes martelaient le sol
boueux. |
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Il fallut presser l’allure pour rejoindre le hameau
avant le gros de la tempête. Au détour d'un chemin de boue, une
carriole était arrêtée sur le bas coté. Un homme, une femme et
deux jeunes garçons déchargeaient leurs affaires en prenant le
strict minimum. Le père interpella les aarkoniens en leurs
demandant de l’aide pour le transport des marchandises. Sur
leurs gardes, les aarkoniens interrogèrent l’homme sur sa
présence en ce lieu reculé.
« On s’y est pris trop tard pour rejoindre notre masure,
nous vivons dans la clairière… » expliqua-t-il. Par un temps
pareil, il était très peu probable que les aarkoniens soient
attaqués par des bêtes sauvages qui se cachaient de l'orage,
ou par des brigands, plus que rares dans ces contrées sous
commercialisées. La discussion devenant quasiment impossible
à cause du vent, Antésius ordonna à ses hommes de charger
autant de marchandises que possible et de se remettre en
route. Guidés par l’homme, qui disait s’appeler Gerart, ils
empruntèrent le chemin le plus rapide et virent bientôt les
premières chaumières du hameau.
Le hameau de la clairière se situe au milieu de la chaîne de
montagnes rocheuses qui entoure les Bois de la Pénombre.
Située très à l’est, cette région peu peuplée est l’une des
rares propice à un établissement dans les Bois. L’on y
trouve un petit village forestier d’une trentaine d’âmes
aarkoniennes. Aux alentours, quelques fermes sont parsemées
de ci de-là. Eloignée de tout, la petite communauté vit en
autarcie. Ses habitants parviennent néanmoins à vendre quelques
productions pour acquérir des biens élémentaires non
disponibles dans l’environnement hostile qu’ils ont peuplé.
Malgré son état obligé d’autarcie, la communauté dépend
officiellement du Duché d’Aarkonie, même si l'on y a pas vu
un noble depuis des lustres.
Les hommes travaillent toute la semaine pendant que les
femmes vaquent aux occupations ménagères et apprennent aux
jeunes filles à cuisiner, coudre ou laver le linge... Seul le
dernier jour de cycle est réservé à la détente pour la
communauté: un peu de jeu de balle, quelques chansons, ou
des conversations au coin du feu de la salle commune
réjouissent ces gens simples. Traditionnellement, ce jour là tout le
hameau prend le repas du midi et du soir dans la
salle commune. Le soir, les hommes restent un peu plus longtemps pour
discuter, boire une bière si il y en a, jouer aux cartes. La
communauté est assez critique envers le pouvoir central qui
la délaisse, comme la plupart des communautés aarkoniennes
isolées.
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Après que Gerart leur ait offert l’hospitalité de sa petite
grange, Antésius et les autres aarkoniens se rendirent à la salle commune
pour en apprendre plus que ce que le paysan avait pu leur
expliquer jusque là, c'est-à-dire presque rien. On
devinait la clarté de quelques torches papillotant derrière
les volets clos de cette "auberge". Les Aarkoniens de la
capitale entrèrent.
Un homme lavait quelques choppes, un ivrogne était affalé à
une table, trois personnes discutaient mais s’interrompirent
à l’entrée des soldats. La chaleur du lieu était agréable.
Des bûches se consumaient dans l’âtre et une odeur de viande
cuite emplissait la salle. Antésius retira son manteau
ruisselant qu’il suspendit à la patère fichée derrière la
porte puis secoua la tête et s’éboua tel un chien.
S’approchant, l'aubergiste invita le groupe à s'asseoir et
leur proposa un plat du soir, très maigre et assez cher.
Après que la soupe leur fut servie, la porte s’ouvrit sur un
homme qui reprit à grand
peine son souffle. C’était un personnage d'une petite quarantaine
d'années aux cheveux noirs, de stature assez robuste et
maigre à la fois. Sa calvitie prononcée et ses sourcils
broussailleux lui donnaient un air assez comique. Il se présenta
aux Aarkoniens sous le nom de Ygdan Tles. Visiblement, c’était
lui le « chef » de la petite communauté.
Dans la discussion, Antésius comprit vite qu’il
ne se plaçait pas au dessus des autres membres de la
communauté mais partageait la même galère. Ils semblaient
tous vivre comme une grande famille qui s'entraide. Mais une
famille que le malheur avait frappé puisque Ygdan relata la mort
soudaine et douloureuse de quatre membres de la communauté,
dont son propre fils aîné. « Mais dans tout malheur quelque
chose est bon » ajouta l’homme lorsqu’il expliqua que tous
les membres du hameau auraient pu être victimes du même sort si l’un
des défunt n’avait pas eu le temps et la lucidité d’en dire
plus. Ils étaient quatre chasseurs qui revenaient d’une longue traque,
assoiffés. Ils s’étaient secrètement servis dans les pichets
d’eau réservés pour le repas commun du lendemain. C’était la
source de l’empoisonnement. Ce soir là, les Aarkoniens n'en
apprirent pas plus, leurs questions sur les agissements d'un
criminel ne trouvèrent aucun écho.
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Dès le lendemain, les Aarkoniens interrogèrent les membres
rassemblés de la communauté pour en apprendre plus. Non seulement sur
l’empoisonnement, mais aussi, et surtout, sur la présence
d’un criminel recherché. Et ils en apprirent de toutes sortes : Un tel prétendit que la
calvitie d’Ygdan était une malédiction lancée par une
dénommée Laline l’ensorceleuse… et surtout que c’était elle
qui maniait des potions bizarres, que si Ygdan n’avait pas
exigé de la retenue, les membres de la communauté l’aurait
déjà châtiée pour son crime. Une autre expliqua que le
menuisier Talek était un ronchon, et que c’était pour cela
qu’aucune femme ne s’intéressait à lui… Quand le Capitaine
parla de fugitif ou de personne blessée certains membres de
la communauté réagirent avec gêne, essayant maladroitement
de noyer le poisson ou de changer de sujet. Mais ces gens
simples étaient facilement impressionnables, difficile de
dire s’ils cachaient quelque chose ou s’ils étaient
simplement émus et déstabilisés par la présence armée de
soldats aarkoniens. Le Capitaine, au milieu de divers ragots
et de moult balivernes, prêta attention à une
information qu’il jugea particulièrement intéressante : un
chasseur lui apprit que pour se cacher, il existait une
caverne située non loin, tout à l’est, en haut de la
colline. Mais le chasseur doutait que l’on y trouve quoique
ce soit, il était certain que des hommes du comte s’y
étaient déjà rendus.
Elle pourrait bien, malgré tout, faire office de repaire ou
de cachette pour le fugitif. Antésius décida que ses hommes
et lui s’y rendraient l’après-midi.
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En se rendant sur les lieux, les
Aarkoniens empruntèrent un
chemin qui passait près d’une petite masure de laquelle une
fumée s’échappait de la cheminée. Ils décidèrent une halte.
Personne ne répondit lorsqu’ils heurtèrent. Antésius décida
malgré tout d’y jeter un oeil. Un léger coup d’épaule dans
la vieille porte de planches suffit. La cabane était composée
d'une seule pièce relativement grande qui servait visiblement
de salle à coucher autant que d'établi, ou plutôt de laboratoire à
en juger les fioles et les récipients jonchant les
étagères. Un hululement soudain fit dégainer dans
un fracas leurs armes aux soldats : une chouette
blanche sur un petit perchoir les observait. |
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Une masse grise s’éleva à leur
gauche... sortant de sous un drap épais, un homme aux yeux
écarquillés venait d’être soudainement tiré de son sommeil
par le vacarme inattendu…
La surprise passée et les présentations faites, les Aarkoniens apprirent qu’ils se
trouvaient chez Melchon Ottonis, ermite et herboriste. Le
Capitaine Antésius ne manqua pas de remarquer quelques
potions de guérison sur l’un des établis, mais déjà le vieil
homme le recouvrait d’une longue étoffe et exigeait que la
troupe le laissa à sa sieste. Antésius entendait bien en savoir
plus, ce qu’il ferait une fois la caverne explorée.

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Le chemin se poursuivit dans les flancs de la montagne. La
progression était pénible et le froid piquant. Dans tout cet
environnement d’un gris vert mélancolique, il était assez
difficile de s’orienter.
Alors que les Aarkoniens atteignaient bientôt la caverne, ils
se trouvèrent nez à nez avec un énorme ours occupé à dévorer
des restes de viandes que les charognards n’avaient pas encore
eu l’occasion de nettoyer. Dérangé dans son repas, il se
dressa sur ses deux pattes pour les impressionner d'un grognement. Il retomba ensuite sur le sol dans un
immense fracas et se rua sur les humains. Malgré sa taille
et sa rage, il ne fit pas le poids face à des Aarkoniens prêts à en découdre...
En examinant les restes qu’il était occupé à dévorer,
Antésius reconnut un lambeau de vêtement. Sur celui-ci, on
devinait encore un blason : celui du comte d'Anverque ! De qui
cet homme fut-il la victime ? Serait-ce la dépouille de l’un
des trois hommes du comte ? Le Capitaine aarkonien avait du mal
à saisir pourquoi une sépulture décente ne lui a pas été
donnée. Ce furent les aarkoniens qui s’en chargèrent, même
si ce qu’ils mirent en terre ne furent que lambeaux pourris.
Bientôt, ils arrivèrent à la caverne et y pénétrèrent.
C’était un long tunnel comportant un grand nombre de
renfoncements latéraux. Un rapide coup d'oeil permettait de
remarquer que c’était le lieu idéal pour une embuscade...
Les Aarkoniens dégainèrent leurs armes sur l’ordre de leur
Capitaine. L’un d'eux découvrit dans les renfoncements les
restes de plusieurs vieilles torches.
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Au fond du tunnel, se trouvait une sorte de large salle. Le
sol y avait visiblement récemment été remué. Certainement que l’ours ou un charognard
quelconque y avait déterré le corps de l’homme du comte.
L’un des Aarkonien fit remarquer que le sol...
entier... semblait avoir été retourné.
Il faudrait creuser. Et c’est ce que le Capitaine ordonna de
faire. La découverte fut macabre : une vingtaine de
cadavres gisait là. C’était un véritable charnier. Tous
n’étaient pas encore décomposés, mais ils avaient de très
nombreuses blessures béantes démontrant la férocité du
combat qui devait s’être déroulé ici. Tous portaient les
insignes du comte Kratyl d'Anverque. Une fouille peu
ragoûtante dévoila un parchemin. Il contenait un ordre
de la main même du comte. |
Les hommes qui
gisaient là devaient fouiller cet endroit pour y dénicher
des trafiquants d'armes qui marchandaient avec des
contrebandiers. L’ordre s’adressait à un « Caporal » des
Carmines que le Comte félicitait d’avoir eu le courage de
dénoncer un traître agissant dans les rangs de l’Armée aarkonienne.
L’un des aarkoniens fit remarquer au Capitaine que des
traces laissaient à penser qu’une personne s’était traînée, ou
qu’on l’avait traînée, dans l’un des renfoncements de la
caverne. Les traces
s’éloignaient effectivement de la tuerie, elles s’arrêtaient
dans une alcôve dissimulée dans l’ombre. Là, les Aarkoniens
découvrirent quelques nouvelles traces. Au sol, de l’étoffe
déchirée et maculée de sang. La victime devait avoir réussi
tant bien que mal à arrêter l’hémorragie. Les Aarkoniens
comprirent qu’un survivant avait peut-être bien échappé au
massacre.
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Encore secoués par leur macabre découverte, les aarkoniens
prirent le chemin du retour. Lorsqu’ils arrivèrent non loin
de la chaumière du vieil herboriste, ils virent un homme en
sortir, jeter quelque chose en direction des bois et s’y
enfoncer à toutes jambes. Intrigués, les Aarkoniens
pressèrent légèrement l’allure. En arrivant devant la
masure, la porte était grande ouverte.
Antésius descendit de cheval et se courba pour entrer dans la
modeste demeure. C’était un nouveau spectacle de mort qui l’y
attendait. Le vieil homme gisait au sol dans une marre de sang. En
examinant le cadavre, l’un des hommes du Capitaine remarqua
facilement que la cause du décès était un violent choc à
la tête, cela avait littéralement fait exploser l’arrière du
crâne. Antésius observa que les potions de guérison qu’il
avait remarqué précédemment avaient disparu. Un craquement
se fit entendre au plafond. Ceux des soldats qui ne
l’avaient pas encore fait dégénèrent leur épée. L’assassin
rodait peut-être encore sur les lieux de son crime…
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Tirant sur la chaîne qui retenait la petite échelle
permettant d’atteindre les combles de la masure, le
Capitaine Antésius poussa de la pointe de son épée les
planches du plafond. On n’y voyait rien et il aurait fallu
être plus fou que téméraire pour avancer la tête la première
dans ce qui devait être un petit grenier. On embrasa une
torche et Antésius s’en empara avant de s’enfoncer dans
l’obscurité.
Rien, rien qu’un amas de plantes diverses, de sacs de grains
et de vieilleries qui auraient ravi les brocanteurs
d’Hurlevent. Mais les yeux du Capitaine aarkonien n’en
étaient pas à leur première traque. |
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Dans la pénombre, l’Aarkonien
remarqua une silhouette dont l’ombre vacillante se détachait
sur les murs : une jeune adolescente se terrait avec
maladresse.
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Amélia faisait les cent pas. Elle se sentait à l'étroit dans
ce galetas qui lui avait pourtant paru immense lorsqu’elle
fut plus jeune. Son estomac grondait en raison de la forte
odeur de poisson que Melchon préparait pour le repas. Les
lattes irrégulières du plancher oscillaient sous ses pieds
nus. Il n'y avait ici aucune fenêtre. Dernièrement, avec
toutes les histoires affreuses que l’on racontait au
village, elle avait l'obscurité en horreur. Elle s'arrêta
près d'un bouquet d’herbes et s'accroupit. Elle tendit un
doigt fuselé et le fit glisser sur le nœud qui retenait le
tout, les herbes tombèrent au sol. Elle avait répété ce
geste des centaines de fois depuis que Melchon avait accepté
de lui enseigner l’herboristerie. Elle pensait que cela serait
plus passionnant que de trier des herbes à longueur de
temps.
Elle entendit soudain des voix qui provenaient de l’étage
inférieur. La promiscuité du lieu et l’ennui de la tâche
poussa sa curiosité à savoir qui pouvait venir visiter le
vieil ermite. Elle s’aplatit sur le sol, plissa un œil
tandis que le second scrutait ce qui se passait en bas. Krassek, un homme du village, gesticulait et vociférait en
direction de Melchon. Le vieil homme tentait visiblement de
le raisonner, mais l’autre s’énervait plus encore. Collant
l’oreille au plancher, la discussion lui parvient :
« Je n’ai rien dit et ce ne sont pas des hommes du Comte Krassek !
» ; « Que te voulaient-ils ?
Tu leur as parlé !
Si tu souffles mot, vieil homme, je t’avertis… » ; « Tu
m’avertis de quoi Krassek, je ne te dois rien, ni à toi ni à
ton frère, soit déjà heureux que je te vienne en aide » ; «
Tu es grassement payé pour tes services, et tes potions
n’agissent pas rapidement
» ; « Si tu es mécontent,
passe-toi de mes onguents, et regarde ton frère périr dans
la pourriture de ta cave » ; «
Tais-toi vieux fou, donne-moi
les potions à présent ! » ; «
Paye déjà les précédentes, et
nous verrons pour les suivantes » ; «
Je n’ai plus rien à
te donner pour le moment, fais moi crédit » «
N’y compte
pas… va-t-en ! » ; « Vieille pourriture, voilà pour régler ton compte… »
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Un bruit sourd et le fracas du verre qui se brise firent
sursauter la jeune femme. Elle colla à nouveau son œil au
plancher. Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque. Rouge et
dense, le sang de son vieux maître se répandait telle une
nappe de brouillard.
Elle étouffa un petit cri. La peur l'assaillit, soudaine et
brutale. La panique la paralysait.
Krassek et son visage rose et joufflu à l'expression
stupide, ses lèvres gercées partout où il les avait
mordillées et son crâne dégarni resteraient à jamais dans sa
mémoire. Elle refusait d’être la victime de quelqu'un
d'aussi laid. Et elle ne mourrait pas. Elle retint sa
respiration. Il ne l’avait pas vu, ni entendu. Il s’emparait
des fioles sur l’établi tout en tenant le bâton qui avait
servi à défoncer le crâne du vieil homme. En quelques
instants, il était sorti. |
Amélia se glissa sans bruit au
fond du grenier, elle tira devant elle deux gros sacs
d’herbes, quasiment sans aucun bruit. Elle attendrait là
quelques minutes avant d’aller rapporter le crime auquel
elle venait d’assister, terrifiée à l’idée que le meurtrier
ne revienne sur ses pas.
Lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir à nouveau, elle pensa
que son tour était venu. Elle perçut des voix, se
recroquevilla. Son cœur s’emballa, elle ne parvenait plus à
maintenir une respiration régulière. Sur le pourtour de son
front, ses cheveux étaient humides de sueur, rien ne l’avait
préparé à pareille situation. Elle ne savait pas qui venait
d’ouvrir la trappe, seulement qu’il tenait sa vie entre ses
mains. Il approchait, elle entrouvrit la bouche, désemparée.
La lumière d’une torche faisait briller les larmes qui
perlaient sur ses joues.
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Perdu au milieu des rides qui fripaient tout son visage, les
yeux globuleux et larmoyants de Krassek n’émurent à aucun
moment le Capitaine Antésius. L’assassin avait bien commencé
par nier, par jurer que le soi-disant témoin n’affirmait que
balivernes. C’est lorsque le Capitaine lui ordonna de leur
ouvrir sa cave qu’il perdit son arrogance. C’est dans cet
endroit humide exhalant la pourriture qu’ils découvrirent
l’homme blessé, sans aucun doute le criminel et traître
qu’ils avaient ordre d’appréhender. Krassek les supplia
d’épargner celui qui était son frère, il jura que cet homme
à demi-conscient n’avait commis d’autres crimes que celui
d’avoir un frère assassin.
Droit et souple, Antésisus quitta la masure, un léger
sourire aux lèvres. Il avait deux prisonniers et se
dirigeait à la fois vers un retour en Hurlevent et vers une
récompense sonnante et trébuchante. Sous le gris de la pluie
qui n’avait pas quitté la région, il remonta le chemin
sinueux qui quittait le trou perdu du hameau de la
communauté de la clairière de l’Est, le sentiment du devoir
accompli.
Mais une hésitation passa sur son visage, comme si
l’esquisse d’une nouvelle compréhension des choses venait
ternir sa joie. Une désagréable impression de n’être que le
pion d’une partie dont il ignorait les règles. Seule lui
restait la certitude d’avoir été employé à terminer une
salle besogne, celle de remettre la main sur un fugitif
ayant survécu à un massacre… Il s’immobilisa.
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