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La
vue extérieure
L’ombre précieuse qui s’étend sous les pieds de l’arrivant
trouve naissance dans la bâtisse majestueuse qui s’érige
devant lui. Celle-ci, imposante, réservée, semble
dévisager chaque visiteur qui prétend vouloir l’investir.
Les battants de l’énorme porte sont ouverts. Porte qui
semble surveillée par les deux grandes fenêtres à vitraux
qui se trouvent de part et d’autre du perron. Celui-ci
s’avance comme le cou de quelque bête, s’étirant pour
mieux se pencher sur le petit être qui s’approche. Le dôme
imposant, couvert en une large partie d’une verrière,
semble un œil tout droit dirigé vers le ciel pour capter
le regard éblouissant de l’Astre roi. Une colonnade
attelée sur la gauche du corps central, semble autant de
dents montrées comme un avertissement aux gens
malveillants. A droite, une aile qui semble être la sœur
cadette du grand dôme, timide, comme réfugiée sous son
ombre. La bête sommeil dans un silence éternel, ronronnant
parfois lorsque le vent s’engouffre dans sa gueule béante.
L’architecture experte réussit parfaitement à dégager
l’atmosphère imposante de la connaissance qui est
renfermée dans ce lieu.
L’entrée et la Galerie des Illustres
Le perron présente ses escaliers accueillants en marbre
blanc, invitant à l’investir avec précaution. On trouve de
chaque côté de la porte, dans les deux pieds droits, des
alcôves où sont postées deux statues, l’une représentant
le Roi de Hurlevent sur la droite et le Duc d’Aarkonie ;
Sokkar Ier Aniro de l’autre
côté. Sur le linteau, sous le blason rutilant aux armes du
Duché, se trouve une citation présentée ainsi ; «
Méfiez vous de la connaissance si
elle n’est pas mise à profit avec sagesse et intelligence
». Le nom de l’Archimage Avygeihl
Oméga est apposé à sa suite comme signature. Elle
semble mettre en garde le visiteur qui souhaite
s’aventurer dans ce temple de la connaissance. Alors que
l’on passe les lourdes portes de bois recouvertes de
plaques de métal forgé, on accède à la galerie des
illustres, grand couloir spacieux, nous confrontant aux
regard des bustes de pierre et portraits peints accrochés
au murs, des plus éminents savants du monde connu. Ces
visages, tantôt sévères, tantôt doux, ces regards, parfois
compatissants, lointains ou encore hautains, figures
d’illustres hommes, gnomes, elfes et nains ; grands
inventeurs, peintres, écrivains, alchimistes,
mathématiciens, magiciens, aucun ne peut laisser
indifférent. Derrière un seul visage, une montagne de
savoir et d’intelligence se cache. Elle déborde de manière
arrogante chez certains et se cache humblement pour
d’autres. Tous ces regards sont autant de fierté pour ceux
qui foulent aujourd’hui de leurs pas, les allées de la
bibliothèque, mais tout autant il représente le regard du
passé sur notre présent. S’inspirer d’eux c’est comme
prendre une bouffée d’air au sommet d’une montagne, c’est
se confronter au vertige du savoir et à la grandeur de
leurs œuvres respectives, c’est se faire petit devant des
géants de la connaissance. Ils sont là qui veillent et
participent à la conscience de la créature de pierre qui
les abrite aujourd’hui. Alors, sans s’attarder trop
longtemps, submerger par l’émotion ou par la peur d’un
jugement de leur part, le visiteur s’avancera vers son
objectif, le cœur de la bâtisse où se concentre le savoir.
L’auditorium et la bibliothèque
A la sortie de la Galerie des Illustres, loin de perdre la
sensation d’immensité, on est accueilli par une fontaine
dont l’eau s’écoule dans un clapotis à peine murmuré. Elle
se trouve au centre d’un premier espace réservé à
l’accueil des visiteurs et qui comprend deux bureaux
symétriquement disposés où sont fièrement postés quelques
bibliothécaires. Ceux-ci, passant le plus clair de leur
temps à compulser de grands registres parcourus d’une
écriture paradoxalement minuscule, comme s’ils avaient
toujours craint de manquer un jour de place. De ce qu’on
peut y apercevoir, se distinguent des dates soigneusement
alignées et des noms d’ouvrages ainsi que ceux des
visiteurs venus les consulter. En s’engageant un peu plus
dans le cœur de la créature de pierre, on tombe nez à nez
avec l’auditorium. Sorte de salle en entonnoir ou chaque
gradin est composé de tables et de chaises, permettant aux
conférenciers, de surplomber la chair centrale, faite
d’une petite estrade entourée d’une barrière de bois
sculpté et d’un pupitre. Au plus proche de celle-ci, en
première loge, se trouvent des bancs réservés aux pairs,
notables et autres gens de hautes qualités assistants aux
soutenances et congrès qui se donnent en grande pompe ici.
Quel étudiant ou quel docte n’a jamais rêvé de venir s’y
exprimer ? Mais quelle épreuve aussi ! Car l’auditorium ne
sert pas à de petites occasions. Qui plus est, les
oreilles des savants de la Galerie des Illustres ne sont
pas loin, servit par l’écho que leur apporte avec
générosité la créature de pierre. Ne sommes nous pas en
son cœur ? Ainsi, la plupart du temps, les tables de
celui-ci sont elles utilisées par les visiteurs pour
s’installer confortablement en travaillant sur les œuvres
qu’ils viennent consulter.
Tout autour de l’auditorium on peut apercevoir les hautes
étagères qui supportent le poids de la connaissance sous
sa forme la plus noble en un tel lieu ; livres à reliures,
couverture en cuir travaillés, titre en enluminures
savantes, recouvertes d’or et d’argent. S’approcher de ces
manuscrits, de ces ouvrages refermés, endormis dans une
sieste souvent interrompue pour certain, dans un repos
interminable pour d’autres, c’est toucher au plus près de
l’intelligence quand on en est dépourvu. C’est mettre sa
propre mémoire face à celle, sans limite, qui siège ici en
reine. A ceux qui ont la sensibilité de l’apprentissage, à
ceux qui ont le respect du travail méticuleux, à ceux qui
ont l’admiration de la recherche pointilleuse et du
partage du savoir, à ceux là il est donné en s’approchant,
un frisson étrange, mêlée de mélancolie et d’excitation.
Passer entre chaque étagère c’est comme voyager dans le
temps… dans les labyrinthes de la connaissance. C’est
s’égarer entre la métaphysique et la poésie, entre la
géographie et la musique, entre l’alchimie et la
philosophie. C’est s’aventurer dans les pas du gnome
Vitla Crapahuteur et ses
exploits en aéroplane, ses voyages et découvertes et
passer dans la rangée d’après c’est suivre l’écriture
audacieuse de l’encyclopédie des distorsions magiques et
enchantements de troisième années d’étude Arcanique.
Alors, dans cet océan de livres, vélins et parchemins, la
plupart des visiteurs ne prêteront pas grande attention à
qualité du bois choisi pour construire les étagères qui
supportent ceux-ci. A moins qu’un apprenti architecte ne
s’attarde sur la finesse des ciselures dont est paré le
bois mis sous son plus beau jour. Ici et là, des échelles
attachées à des rails métalliques permettent aux curieux
et aux affamés de connaissance, de gravir les hauteurs
comme on prend d’assaut un sommet et atteindre le savoir
comme l’air pure.
La salle de conférence
L’aile droite de la bête abrite une salle de conférence en
laquelle on rentre par deux grandes portes disposées de
part et d’autre du mur qui la sépare de l’auditorium. La
salle, construite dans le principe de l’amphithéâtre, est
une demi lune où les tables et bancs, ici encore, sont
échelonnés par un dénivelé descendant vers l’estrade et
permettant aux plus éloignés, de distinguer le professeur
ou l’auteur d’un exposé, sans être gêné par les files de
têtes bien remplies qui viennent ici aujourd’hui pour
devenir les savants, dirigeants ou autres gens de grandes
et petites destinées, mais plein de savoir, de demain. Un
grand tableau d’ardoise est accroché au mur et souligné
par l’estrade lieu de prédilection du professeur. On peut
encore apercevoir les traces du derniers cours qui a été
donné en observant le tableau parfois mal effacé et tenter
de deviner alors la matière qu’on y a enseignée. Combien
d’hommes prestigieux se sont assis sur ces bancs, écoutant
plus ou moins sagement leurs maîtres ? Une salle de
conférence vide c’est d’abord un silence dans un grand
vide quand on y rentre. Mais si l’on ferme les yeux, on
imagine aisément les chuchotements des étudiants et la
leçon faite par le professeur puis les murmures mal à
l’aise quand celui-ci interroge quelqu’un sur la leçon
passée.
Le chœur de la bibliothèque
Tout au fond à l’opposé de l’entrée de la bibliothèque, on
distingue un renfoncement et trois portes qui sont
disposées comme un tryptique dont deux des trois pans
serait légèrement refermés de sorte qu’ils se font face.
Ces deux portes là donnent accès à deux salles de cours.
Celles-ci de taille moyennes peuvent accueillir un peu
plus d’une dizaine d’élèves chacune. A l’instar de la
salle de conférence, un mur porte fièrement son tableau
d’ardoise et l’estrade qui permet de l’atteindre. En
rentrant, le visiteur sera gagné par une certaine
nostalgie. Serait-ce ce parfum si particulier composé des
odeurs mêlées de la poussière de craie, de l’encre séchée
sur les feuilles et les buvards et les senteurs dégagées
par le bois ? Ou alors cette atmosphère devenu aux yeux de
celui qui a quitté les bancs de l’école, comme familière,
intime, inscrite comme une part de lui-même ? A chacun ses
souvenirs, pour certains ce sera, ce bruit éphémère des
chaussures sur les planches de bois, un chuchotement
étrange, magique, quelque chose d’indescriptible qui
plongeait déjà les élèves dans un songe furtif quand leur
professeur se levait et montait à l’estrade.
En retournant sur ses pas, à nouveau devant le choix
imposé des trois portes qui s’offrent à notre curiosité,
on pourra seulement imaginer ce qui se trame derrière la
dernière. Celle-là est gardée par une sentinelle en arme,
dont le regard dur dissuadera tout un chacun de vouloir
s’avancer pour en demander l’accès. Celui-ci s’y
refuserait de toute manière catégoriquement à moins
d’apercevoir un laisser passé de la Régence ou du bureau
du Rectorat de l’Académie. Non, cette salle restera close
pour le commun des mortels et elle gardera tous ses
mystères. Mais ce qu’y découvriront les privilégiés triés
sur le volet, ne sera pas moins fantastique que ce
qu’auront imaginés tous les autres. Cette salle d’archive,
privée, garde jalousement les manuscrits les plus rares,
les plus fragiles ou dont les connaissances ne peuvent
être abordées par n’importe qui. On y trouve des ouvrages
religieux, des traités de magie, livres de sort ou
encyclopédie d’alchimie et d’enchantement dont le savoir
si précieux est aussi cher que dangereux. De cette salle,
rien ne sort, on y consulte à l’intérieur, portes
verrouillées à double tour et on y ressort les mains vides
et la tête pleine de réflexions. Assurément c’est une mine
de savoir occulte dont la portée est immense et dont la
consommation doit se faire avec modération, car la
boulimie en ce lieu est bannie au risque de voir sa propre
conscience virer vers la déraison. Parfois l’ignorance
est-elle préférable au savoir si celle-ci peut nous
prémunir de la folie. Car pour aborder la connaissance il
faut avoir une connaissance. Et plus on gravit les
échelons de celle-ci plus grande encore est la nécessité
d’être aguerri dans le domaine afin d’avoir le recul
nécessaire à aborder une matière parfois brute et sauvage.
Le patio
Après cette bouffée d’émotions qui auront envahi le
visiteur, il sera d’un agréable secours de sentir sur son
visage le fin filet d’air qu’une légère brise vient de
faire rentrer dans le ventre de la bête de pierre. Alors,
comme un animal craintif sortant des profondeurs de la
terre et cherchant avec une certaine impatience l’air pur,
l’homme, pour se revigorer après sa longue exploration
dans les galeries du savoir, cherchera l’ouverture vers le
dehors. Se dirigeant vers l’aile gauche il sentira un peu
plus à chaque pas les vaguelettes de vent qui viennent le
guider. Puis, ce seront, une fois dans les allées entre
les étagères de la bibliothèque, des halos de lumière
venant de l’extérieur qui prendront le relais. Quand il
touchera au but il s’apercevra que ce sont quatre portes
majestueuses, ouvertes et figées de manière solennelle,
offrant l’accès au patio. Là, passant le seuil de l’une
d’entre elles, il pourra fouler du pied les gravillons des
chemins dessinés entre des parterres d’herbes et de
fleurs. Ici des herbes médicinales, là un gazon, là des
roses, ici ou ailleurs toujours une autre fleur, toutes
entretenues avec attention. On appréciera de s’asseoir sur
un banc et de rester en contemplation devant cette fausse
immobilité qui habite la nature, une leçon de patience
universelle et perpétuelle, sage enseignement sur lequel
il n’est pas futile de s’attarder. Seul mouvement
constant, nécessaire car reposant, propice à la détente,
le même murmure d’une fontaine qui déverse inlassablement
son eau comme les livres le font avec leur connaissance. |