Histoire de l'Aarkonie.

Retour aux Grimoires

 

Le Maréchal Aarkon de Vallon s'était présenté il y a peu aux Aarkoniens, leur révélant de surprenantes nouvelles. Peu après son arrivée, le Prétorien Elcam de Frégocité avait été promu par le Général et Marquis Brachyoure Faeh au grade de Lieutenant et Baron d'Altirae.

Lors de la séance du Conseil qui suivit l'arrivée du nain en Aarkonie, ce dernier remit un manuscrit au nouveau Baron, lui indiquant que le précieux document n'était certes pas un exemplaire unique, mais qu'il faudrait le faire conserver avec soin car il lui en apprendrait plus sur les origines de ceux qui le précédèrent dans sa fonction. Le document fut déposé à la bibliothèque.

 
 
Ils allaient mourir
Manuscrit narratif . 
 

Ils allaient mourir. Jusqu’au dernier. Il le savait. La grande porte était entièrement défoncée. Les gonds de fer avaient sauté comme de vulgaires attaches de bois. Le Seigneur Janis d’Altirae se tenait dans l’une des embrasures de la muraille. Ses cheveux emmêlés tombaient devant ses yeux, son armure était déchirée et ses bras couverts de lardasses profondes dont s’échappaient des filets de sang. Il n’avait pu sortir du Palais que de justesse et après un combat sanglant. Il jeta un œil sur les ruelles de la Citadelle et vit une multitude de ces créatures répugnantes, s’acharnant sur les cadavres de Prétoriens, de ses frères Prétoriens. Les hurlements et les cris se conjuguant aux relents de sang, de mort et de peur étaient suffisants pour faire sombrer tout homme dans la démence. Il avait plongé derrière le panneau de bois brisé et serrait le pommeau de son épée avec la rage du désespoir. Dès que l’une de ces créatures s’approcherait de lui, il lui enfoncerait son arme au plus profond de ses entrailles. Au moins en emporterait-il une avec lui dans l’au-delà. Car ils périraient tous, malgré l’expérience de nombreuses batailles et la vaillance de leurs troupes. Il le savait, il l’avait lu sur le visage du Marquis, paix à son âme. Ce dernier exigeait d’eux qu’ils donnent leur vie pour défendre le palais alors qu’ils ignoraient tout des envahisseurs, alors que le Duc lui-même devait avoir péri à cette heure. Il chassa cette pensée, inconcevable.

Les aspérités des planches piquaient son dos. Un homme hurla et chut à quelque distance de lui, les yeux levés vers le ciel. L’une des lames de la créature qui le poursuivait lui trancha la tête. Janis faillit hurler tout son courroux quand le sang du malheureux aspergea sa jambe, mais il se tut, resta immobile. Il savait que le moindre mouvement signerait son arrêt de mort. La créature s’éloignait, retournant à son morbide office. Les hurlements se faisaient rares. Il s’essuya le visage avec sa manche et tressaillit quand une matière coagulée se déposa sur son front moite.

La peur l’immobilisa pendant de lourds instants, le temps d’entendre ses Gardes Prétoriens, ses sujets, ses amis, agoniser sous les coups des féroces ennemis. La noblesse de son sang n’avait plus aucun sens devant les yeux froids de la mort, et quoiqu’ait été sa volonté d'honorer son nom, la fin l’attendait dans tous les recoins de la citadelle et était incarnée par ces monstrueux peau-verte. Il ne leur échapperait de toute façon pas. Le sang étalé sur son front aurait très bien être le sien, cela n’aurait fait aucune différence. Il sentait, les cris de douleurs s’éteignant peu à peu, que le courage l’abandonnait. Lui qui s’était montré si brave sur les champs de bataille, toujours aux côtés des soldats qu’il commandait dans les plus dangereux assauts, il se sentait faible comme le faon qui vient de naître face à une horde de loup d’Elwynn.

Soudain, le frêle panneau de bois qui le séparait encore du carnage vola en éclat ; l'un de ces monstres hideux se tenait là, et s’apprêtait dans un violent mouvement de ses bras noueux à transpercer le pauvre seigneur d’Altirae. Dans un dernier élan de désespoir, ce dernier se jeta sur l’orc, pointe en avant, chargeant dans ses poings toute la haine accumulée envers ces briseurs de beauté et de vie, ces serviteurs du démon. Alors que sa lame n’avait pas parcouru la moitié du chemin qui la séparait de l’armure ennemie, un violent coup l’atteignit au visage. L'ennemi avait été plus rapide. Il n’eut que le temps d’entrapercevoir l'un de ses valeureux gardes se jeter sur l’orc, le pénétrant de sa lance. Dans ses derniers soubresauts, l’orc, animé d'une rage nourrie de ses dernières forces, déchiqueta le garde d'un coup de hache en plein ventre. Alors que les ténèbres enveloppaient le seigneur d’Altirae, celui-ci ne put s’empêcher d’avoir une pensée pour tous les héros qui avaient combattu avec bravoure les hordes de ces abjectes créatures, et dont l’un d’eux venait de se sacrifier pour lui. Pourtant, malgré l’acte héroïque, le noir s’installa autour de Janis...

Il faisait chaud, très chaud… la lumière se faisait presque aveuglante, et le lourd silence qui baignait l’atmosphère allait rendre fou le seigneur Janis d’Altirae. Il s’était éveillé quelques instants plus tôt, plein de fièvre, et en tâtant par réflexe son front, avait senti, toujours, ce sang gluant, mélange de son propre fluide vital, de celui de ses compagnons, mais aussi des peaux-vertes qui les avaient attaqués. Cela lui avait rappelé le choc qu’il avait subi, et toute la douleur psychologique qu’il avait oubliée réapparut, s’ajoutant aux meurtrissures physiques qui déchiraient son corps.

Il puisa dans ses réserves la force de soulever son corps qui lui semblait lourd comme un cheval mort, et se dressa sur ses jambes fébriles. Relevant la tête dans un râle de souffrance, le spectacle qui s’offrit à lui lui fit perdre toute raison : un charnier gigantesque se déployait à perte de vue, les cadavres se mêlant aux gravas dans un désordre que le noble humain ne pouvait supporter. Les orcs n’avaient épargné personne, ils s’étaient également attaqués aux bâtiments, leur beauté devant être une insulte à leur anarchique présence. La splendide bibliothèque qui se dressait jusque là devant les portes du palais du Duc n’était que ruine, et les montagnes de manuscrits qui s’y trouvaient volaient dans les rues adjacentes comme de vulgaires feuilles mortes... Les murs qui entouraient le palais ducal avaient été balayés comme de simples peaux de sanglier, alors qu’ils étaient connus dans tout le Royaume pour leur belle réalisation architecturale. De valeureux combattants aarkoniens étaient éparpillés parmi les décombres et s'y décelaient aussi quelques corps d’orcs qui avaient succombé devant les défenses de la Cité.

Les ruines de ce qui faisait jusqu’à présent la grandeur aarkonienne devinrent troubles dans les yeux du Seigneur d’Altirae. Il avait tant donné pour la grandeur du duché ! Il avança la main gauche, comme pour toucher les restes de son passé, et, succombant à la douleur de ses multiples plaies, dans un dernier geste pour embrasser le palais, s’étala sur le pavé poussiéreux et sanguinolant. Une nouvelle fois, les ténèbres envahirent son esprit.

Il reposa plusieurs heures sur le sol. Il se tournait et retournait dans le sang et les débris, la fièvre lui arrachant de temps à autre des cris de douleurs qui déchiraient le silence et faisaient écho dans les rues désertes d’Aarkonia. Par miracle, les orcs, après avoir ravagé la cité, s’en étaient allés à la recherche d’autres hommes à détruire dans leur fuite éperdue, et avait laissé là le jeune Baron. Si les blessés étaient achevés sans pitié par les affreuses bêtes venant d'un enfer qu'il ignorait, elles en avaient oublié un.

Le robuste corps de Janis batailla contre les meurtrissures et parvint après de longues heures à lui rendre une certaine vitalité. Les plaies auraient pu être létales, mais sa condition militaire avait fait de lui un homme résistant. Il se releva, et, ayant en grande partie digéré la défaite dans sa longue fièvre, s’avança, d’un pas encore incertain, dans les longues rues de la cité ducale.

Marchant entre les décombres, dans la poussière, évitant les multiples cadavres, les images d’orcs se ruant sur lui et ses pairs rejaillissaient à son esprit à mesure que les statues brisées, les fontaines défoncées, et le temple en ruines défilaient devant ses yeux. Il s’empressait d’atteindre les portes d’Aarkonia, mais son esprit restait encore attaché à sa cité, celle qui l’avait vu grandir. En passant devant la demeure de ses ancêtres, ou plutôt ce qu’il en subsistait, il ne put s’empêcher de verser une des rares larmes qu’il eut versé dans toute sa vie. Il s’arrêta, posa les yeux sur ce qui semblait être un morceau d’orc qui traînait là, et, dans un sanglot, piétina les restes de la bête avec rage. La haine était trop grande. Si l’humanité et l’Aarkonie devaient survivre, il fallait que ce soit pour détruire ces infâmes bestiaux et les renvoyer dans les entrailles du monde, il en fit le serment...

Reprenant le chemin de la porte Est, il reprit son visage fier et dur, le visage qu’on avait l’habitude de lui voir porter. Oui, l’Aarkonie survivrait, et il en ferait partie.

On dit que le seigneur Janis d’Altirae put rejoindre les réfugiés après une longue marche, se nourrissant des restes d'animaux. Les quelques survivants d’Aarkonie qu’il rejoignit l’accueillirent en héros, lui qui n’était qu’un humble Baron, qui avait simplement fait son devoir, on le saluait avec espoir ! Il avait soulagé sa conscience en narrant son histoire, celle que je vous rapporte comme on me l’a rapportée, et l’on me dit que dans son oeil désormais brillait une lueur de vengeance.