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Ils
allaient mourir.
Jusqu’au dernier. Il
le savait. La grande
porte était
entièrement
défoncée. Les gonds
de fer avaient sauté
comme de vulgaires
attaches de bois. Le
Seigneur Janis d’Altirae
se tenait dans
l’une des embrasures
de la muraille. Ses
cheveux emmêlés
tombaient devant ses
yeux, son armure
était déchirée et
ses bras couverts de
lardasses profondes
dont s’échappaient
des filets de sang.
Il n’avait pu sortir
du Palais que de
justesse et après un
combat sanglant. Il jeta un
œil sur les ruelles
de la Citadelle et
vit une multitude de
ces créatures
répugnantes,
s’acharnant sur les
cadavres de
Prétoriens, de ses
frères Prétoriens.
Les hurlements et
les cris se
conjuguant aux
relents de sang, de
mort et de peur
étaient suffisants
pour faire sombrer
tout homme dans la
démence.
Il avait plongé
derrière le panneau
de bois brisé et
serrait le pommeau
de son épée avec la
rage du désespoir.
Dès que l’une de ces
créatures
s’approcherait de
lui, il lui
enfoncerait son arme
au plus profond de
ses entrailles. Au
moins en
emporterait-il une
avec lui dans
l’au-delà. Car ils
périraient tous,
malgré l’expérience
de nombreuses
batailles et la
vaillance de leurs
troupes. Il le
savait, il l’avait
lu sur le visage du
Marquis, paix
à son âme. Ce
dernier exigeait d’eux
qu’ils donnent leur
vie pour défendre le
palais alors qu’ils
ignoraient tout des
envahisseurs, alors
que le Duc lui-même
devait avoir péri à
cette heure. Il
chassa cette pensée,
inconcevable.
Les aspérités des
planches piquaient
son dos. Un homme
hurla et chut à
quelque distance de
lui, les yeux levés
vers le ciel. L’une
des lames de la
créature qui le
poursuivait lui
trancha la tête.
Janis faillit hurler
tout son courroux
quand le sang du
malheureux aspergea
sa jambe, mais il se
tut, resta immobile.
Il savait que le
moindre mouvement
signerait son arrêt
de mort. La créature
s’éloignait,
retournant à son
morbide office. Les
hurlements se
faisaient rares. Il
s’essuya le visage
avec sa manche et
tressaillit quand
une matière coagulée
se déposa sur son
front moite.
La peur l’immobilisa
pendant de lourds
instants, le temps
d’entendre ses
Gardes Prétoriens,
ses sujets, ses
amis, agoniser sous
les coups des
féroces ennemis.
La noblesse de son
sang n’avait plus
aucun sens devant
les yeux froids de
la mort, et quoiqu’ait été sa
volonté d'honorer
son nom, la fin
l’attendait dans
tous les recoins de
la citadelle et
était incarnée par
ces monstrueux peau-verte. Il ne
leur échapperait de
toute façon pas. Le
sang étalé sur son
front aurait très
bien être le sien,
cela n’aurait fait
aucune différence.
Il sentait, les cris
de douleurs
s’éteignant peu à
peu, que le courage
l’abandonnait. Lui
qui s’était montré
si brave sur les
champs de bataille,
toujours aux côtés
des soldats qu’il
commandait dans
les plus dangereux
assauts, il se
sentait faible comme
le faon qui vient de
naître face à une
horde de loup d’Elwynn.
Soudain, le frêle
panneau de bois qui
le séparait encore
du carnage vola en
éclat ; l'un de ces
monstres hideux se
tenait là, et
s’apprêtait dans un
violent mouvement de
ses bras noueux à
transpercer le
pauvre seigneur d’Altirae.
Dans un dernier élan
de désespoir, ce
dernier se jeta sur
l’orc, pointe en
avant, chargeant
dans ses poings
toute la haine
accumulée envers ces
briseurs de beauté
et de vie, ces
serviteurs du démon.
Alors que sa lame
n’avait pas parcouru
la moitié du chemin
qui la séparait de
l’armure ennemie, un
violent coup
l’atteignit au
visage. L'ennemi
avait été plus
rapide. Il n’eut que
le temps
d’entrapercevoir l'un
de ses valeureux
gardes se jeter sur
l’orc, le pénétrant
de sa lance. Dans ses
derniers
soubresauts, l’orc,
animé d'une rage
nourrie de ses
dernières forces,
déchiqueta le
garde d'un coup de
hache en plein
ventre. Alors que les
ténèbres
enveloppaient le
seigneur d’Altirae,
celui-ci ne put
s’empêcher d’avoir
une pensée pour tous
les héros qui
avaient combattu
avec bravoure les
hordes de ces
abjectes créatures,
et dont l’un d’eux
venait de se
sacrifier pour lui.
Pourtant, malgré
l’acte héroïque, le
noir s’installa
autour de Janis...
Il faisait chaud,
très chaud… la
lumière se faisait
presque aveuglante,
et le lourd silence
qui baignait
l’atmosphère allait
rendre fou le
seigneur Janis d’Altirae.
Il s’était éveillé
quelques instants
plus tôt, plein de
fièvre, et en tâtant
par réflexe son
front, avait senti,
toujours, ce sang
gluant, mélange de
son propre fluide
vital, de celui de
ses compagnons, mais
aussi des
peaux-vertes qui les
avaient attaqués.
Cela lui avait
rappelé le choc
qu’il avait subi, et
toute la douleur
psychologique qu’il
avait oubliée
réapparut,
s’ajoutant aux
meurtrissures
physiques qui
déchiraient son
corps.
Il
puisa dans ses
réserves la force de
soulever son corps
qui lui semblait
lourd comme un
cheval mort, et se
dressa sur ses
jambes fébriles.
Relevant la tête
dans un râle de
souffrance, le
spectacle qui
s’offrit à lui lui
fit perdre toute
raison : un charnier
gigantesque se
déployait à perte
de vue, les cadavres
se mêlant aux gravas
dans un désordre que
le noble humain ne
pouvait supporter.
Les orcs n’avaient
épargné personne,
ils s’étaient
également attaqués
aux bâtiments, leur
beauté devant être
une insulte à leur
anarchique présence.
La splendide
bibliothèque qui se
dressait jusque là
devant les portes du
palais du Duc
n’était que ruine,
et les montagnes de
manuscrits qui s’y
trouvaient volaient
dans les rues
adjacentes comme de
vulgaires
feuilles mortes... Les murs
qui entouraient le
palais ducal avaient
été balayés comme de
simples peaux de
sanglier, alors
qu’ils étaient
connus dans tout le
Royaume pour leur
belle réalisation
architecturale. De
valeureux
combattants aarkoniens
étaient éparpillés
parmi les décombres
et s'y décelaient
aussi quelques
corps d’orcs qui
avaient succombé
devant les défenses
de la Cité.
Les ruines de ce qui
faisait jusqu’à
présent la grandeur
aarkonienne
devinrent troubles
dans les yeux du
Seigneur d’Altirae. Il avait tant donné
pour la grandeur du
duché ! Il avança la
main gauche, comme
pour toucher les
restes de son passé,
et, succombant à la
douleur de ses
multiples plaies,
dans un dernier
geste pour embrasser
le palais, s’étala
sur le pavé
poussiéreux et sanguinolant. Une
nouvelle fois, les
ténèbres envahirent
son esprit.
Il reposa plusieurs
heures sur le sol.
Il se tournait et
retournait dans le
sang et les débris,
la fièvre lui
arrachant de temps à
autre des cris de
douleurs qui
déchiraient le
silence et faisaient
écho dans les rues
désertes d’Aarkonia.
Par miracle, les
orcs, après avoir
ravagé la cité, s’en
étaient allés à la
recherche d’autres
hommes à détruire
dans leur fuite
éperdue, et avait
laissé là le jeune
Baron. Si les
blessés étaient
achevés sans pitié
par les affreuses
bêtes venant d'un
enfer qu'il ignorait,
elles en avaient
oublié un.
Le robuste corps de
Janis batailla
contre les
meurtrissures et
parvint après de
longues heures à lui
rendre une certaine
vitalité. Les plaies
auraient pu être
létales, mais
sa condition
militaire avait fait
de lui un homme
résistant. Il se
releva, et, ayant en
grande partie digéré
la défaite dans sa
longue fièvre,
s’avança, d’un pas
encore incertain,
dans les longues
rues de la cité
ducale.
Marchant entre les
décombres, dans la
poussière, évitant
les multiples
cadavres, les images
d’orcs se ruant sur
lui et ses pairs
rejaillissaient à
son esprit à mesure
que les statues
brisées, les
fontaines défoncées,
et le temple en
ruines défilaient
devant ses yeux. Il
s’empressait
d’atteindre les
portes d’Aarkonia,
mais son esprit
restait encore
attaché à sa cité,
celle qui l’avait vu
grandir. En passant
devant la demeure de
ses ancêtres, ou
plutôt ce qu’il en
subsistait, il ne
put s’empêcher de
verser une des rares
larmes qu’il eut
versé dans toute sa
vie. Il s’arrêta,
posa les yeux sur ce
qui semblait être un
morceau d’orc qui
traînait là, et,
dans un sanglot,
piétina les restes
de la bête avec
rage. La haine était
trop grande. Si
l’humanité et l’Aarkonie
devaient survivre,
il fallait que ce
soit pour détruire
ces infâmes bestiaux
et les renvoyer dans
les entrailles du
monde,
il en fit le
serment...
Reprenant le chemin
de la porte Est, il
reprit son visage
fier et dur, le
visage qu’on avait
l’habitude de lui
voir porter. Oui, l’Aarkonie
survivrait, et il en
ferait partie.
On dit que le
seigneur Janis d’Altirae
put rejoindre les
réfugiés après une
longue marche, se
nourrissant des
restes d'animaux. Les
quelques survivants
d’Aarkonie qu’il
rejoignit
l’accueillirent en
héros, lui qui
n’était qu’un humble
Baron, qui avait
simplement fait son
devoir, on le
saluait avec espoir
! Il avait soulagé
sa conscience en
narrant son
histoire, celle que
je vous rapporte
comme on me l’a
rapportée, et l’on
me dit que dans son
oeil désormais
brillait une lueur
de vengeance. |