Histoire de l'Aarkonie

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Premières années du règne de Sokkar Ier (1 à 3)

Ouvrage publié par l'Académie Palinka d'Alianis.

 
 

 

Sokkar avait atteint ses seize ans le 4e jour du IVe GC de l’An 1 et, bien que son père soit le Duc, il fut lui-même sacré en exil pour asseoir l’autorité de sa famille. « L’Enfant Duc » devint son surnom. Dès le lendemain, il déclara qu'il exercerait désormais le pouvoir lui-même en l’absence de son père et qu’il souhaitant abandonner son exil pour rejoindre Aarkonia. Ses premiers gestes furent pour informer son Précepteur que sa tutelle avait pris fin et qu'il avait dissous le Conseil siégeant en son absence. Comme les hauts nobles montraient quelques réticences à contresigner ces actes, il les destitua sur-le-champ. Puis, comme le Chancelier protestait contre « cette disgrâce aussi soudaine qu'imméritée », il l'invita à se retirer à la campagne « pour le remettre des fatigues excessives qu'il s'était infligées au cours des dernières années ».

Ensuite il constitua un Conseil de militaires chargé de dresser l'inventaire de toutes les spoliations dont l’Aarkonie avait été victime depuis le départ de son père auprès du Roi et du sien en exil. Il voulait faire rendre gorge à la nuée d'aigrefins qui avaient profité des circonstances pour s'approprier des terres qui ne leur appartenaient pas. L'opération, pour être indispensable, n'en était pas moins délicate. Elle risquait de provoquer une nouvelle levée de boucliers alors que d’autres menaces rongeaient les royaumes humains. Mais Sokkar, qui connaissait le sentiment populaire, savait que, dans cette affaire, le peuple aarkonien ne lui marchanderait pas son appui.

En apprenant ces nouvelles, bien des nobles dressèrent l'oreille. Ces premières manifestations d'autorité n'étaient pas pour leur plaire. Elles marquaient une volonté d'indépendance qui pouvait mener loin. Elles prouvaient aussi que l’héritier du Duc avait du caractère.

Certains pensèrent qu’il fallait laisser au fils de Tania d’Altirae le temps de jeter sa gourme, après quoi les choses reprendraient un cours plus normal. Les nobles, menées par le Grand Ordonnateur Uthério Manille, décidèrent donc de se servir de lui comme d'un pion dans le jeu subtil qu'ils menaient sur l'échiquier aarkonien. Le Grand Ordonnateur avait décidé de lui faire épouser l’une de ses pupilles, Alexia Manille, sa propre filleule.

Sokkar ne montrait guère d'empressement à donner suite à ce projet de mariage et l'on ne saurait s'en étonner. Il venait d'avoir seize ans. Maintenant qu'il s'était évadé de ses chaînes, il n'avait qu'un désir : jouir d'une liberté si récemment acquise. De plus, il n'avait encore jamais vu l'épouse qu'on lui destinait. Tout ce qu'il en savait était qu'elle était son aînée de dix ans; qu'elle était déjà veuve d’un noble aarkonien; qu'elle en avait un fils du nom d’Andréas. Pour un garçon de seize ans, tout cela n'était guère exaltant.

Mais le Grand Ordonnateur n'aimait pas qu'on lui résiste et il avait acquis un grand pouvoir en Aarkonie tandis que le Duc et son fils en étaient absents. Plus le jeune homme contrecarrait ses projets, plus il se faisait pressant. Finalement, il décida de prendre lui-même l'affaire en main et de la mener tambour battant. « Quelle nonchalance te retient ? », écrivit-il au jeune homme, « quelle négligence t'empêche de conclure une affaire aussi avantageuse pour toi ? Quelle paresse d'esprit t'amène à remettre sans cesse au lendemain un bonheur que tu pourrais cueillir dès aujourd'hui ? Il n'existe aucune raison valable pour que tu te prives d'un mariage aussi flatteur. La promise est, en effet, d'une haute extraction. Elle porte un titre qui lui vient de sa mère. Elle n'est pas moins bien pourvue en ce qui concerne la noblesse de sa lignée paternelle car elle avance dans la vie sur ses deux pieds à la fois et accroît, par la splendeur de ses dons, une grandeur accumulée dans son sang au fil des générations. L'éclat de son ascendance dépasse celui de ses rivales, comme ses charmes ont devancé le nombre de ses années ».

Mais Sokkar déclinait, louvoyait ou ignorait autant qu’il lui était possible de le faire les invites du Grand Ordonnateur. Vint pourtant le jour où il fut contraint de rencontrer au moins la jeune femme.

Dès le premier coup d'oeil, Sokkar fut agréablement surpris : Alexia, qui avait vingt-six ans, n'était nullement la duègne aux seins flétris qu'on s'était plu à lui décrire. Mince et gracieuse, elle était d'une distinction suprême. Son élégance, ses manières avenantes et, surtout, la douceur de son sourire achevèrent de le troubler. Surmontant sa méfiance, il se dit que le choix du Grand Ordonnateur n'était pas si mauvais. Les noces seraient célébrées le mois suivant, Tania d’Altirae y avait consenti au nom de son époux toujours au service du Roi.

Mais pour le jeune Sokkar, la partie était loin d'être gagnée d'avance. C'était la première fois qu'il se présentait en public et il était fort jeune. Des cris séditieux allaient-ils s'élever sur son passage ? Mais ses appréhensions devaient vite se dissiper. Le sentiment qui prédominait dans la foule n'était pas l'animosité. Elle éprouvait une vive curiosité pour ce jeune héritier qui surgissait brusquement de l'obscurité et qui - bien qu'il eût été si éloigné depuis des Grands Cycles - n'en était pas moins le descendant de l’antique dynastie. Très vite, cette curiosité se transforma en sympathie grâce au rayonnement mystérieux qui émanait de sa personne.

Quant à Alexia Manille, son charme irrésistible lui rallia tous les coeurs, de sorte que, lorsque les deux jeunes époux ressortirent de la cathédrale, ils furent salués par des ovations interminables. Le charme d’Alexia ne lui rallia pas seulement le coeur des Aarkoniens : il conquit aussi celui de Sokkar. Bien que l'amour n'eût joué aucun rôle dans leur rencontre, jamais jeune couple ne fut mieux assorti. Alexia n'était pas seulement belle et intelligente; elle était également sensible et cultivée. Elle ne tarda pas à exercer une excellente influence sur son époux. Ce n'était pourtant pas une tâche facile. II y fallait beaucoup de doigté et de psychologie car, à force de vivre parmi les loups, Sokkar avait cessé d'être un agneau. Il était devenu un garçon rude et autoritaire, méfiant et un peu sauvage. Il était toujours sur ses gardes et supportait mal la contradiction. Les nobles avaient eu souvent à se plaindre de la rudesse de son comportement.

Alexia réussit à lui inspirer confiance et prit rapidement un grand ascendant sur lui. De ses mains délicates, elle le modela, le poliça, lui inculqua sa propre passion pour la poésie et la musique et lui donna des manières princières. Bref, elle lui apporta tout ce qui lui manquait encore pour devenir vraiment le souverain que les nobles attendaient qu’il devienne, celui que les forces conjuguées du destin et de la naissance prédestinaient à reprendre une lutte que la Première Guerre avait laissée au second plan. Cet objectif apparu clairement à un vieil homme que la mauvaise conscience avait rongé toute sa vie et que l’Histoire ramenait sur le devant de la scène. Herbert de Chanlend pressenti que de vieux démons s’apprêtaient à faire surface, il se résigna à agir.

Au cours des mois suivants, tandis que le Régent préparait son action, le caractère du jeune Sokkar subit une profonde transformation. Son inclination pour Alexia se mua en amour : un amour intense et puissant qui ne devait jamais se démentir, malgré les nombreuses entorses qu'il fit subir au contrat conjugal et sur lesquelles Alexia fermait les yeux. Pour cet adolescent qui n'avait guère connu que la compagnie des hommes, cette présence féminine à ses côtés était un bienfait inestimable, elle lui apportait une autre forme de sécurité que celle qui avait été sienne jusqu’alors.

Cette sécurité était encore renforcée par la présence de son frère, Alphonse Manille, accompagné des cinquante Gardes Prétoriens d’élite qu’il commandait. Très vite, ils en étaient venus à n'obéir qu'à Sokkar, pour lequel ils ressentaient une véritable dévotion. Lorsqu'il se trouvait parmi eux, il se sentait « en famille ». L’influence des hauts nobles sur le jeune Duc était toujours plus grande.

Les deux jeunes époux semblaient donc être arrivés au seuil du bonheur, lorsqu'un malheur imprévu vint s'abattre sur eux à l’automne de l’An 3 : une épidémie de peste, comme il en éclatait fréquemment à cette époque. Alexia et Sokkar n'eurent que le temps de fuir Rochebury et de se réfugier à Aarkonia pour échapper au fléau. Mais Alphonse fut emporté par la maladie ainsi que la presque totalité de ses prétoriens.

Ce fut un coup très dur pour chacun des deux jeunes époux. Sokkar avait perdu sa cuirasse protectrice. Mais ce double malheur, loin de les désunir, les rapprocha. Ils surent qu'ils étaient seuls, désormais, pour surmonter les difficultés de la vie, et qu'ils n'y parviendraient qu'en s'appuyant l'un sur l'autre. L’emprise de l’épouse n’en fut que plus grande sur son jeune mari. L’heure d’agir était venue pour le Régent Chanlend.