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Sokkar avait
atteint ses seize
ans le 4e jour du
IVe GC de l’An 1
et, bien que son
père soit le Duc, il
fut lui-même sacré
en exil pour asseoir
l’autorité de sa
famille. «
L’Enfant Duc
» devint son surnom.
Dès le lendemain, il
déclara qu'il
exercerait désormais
le pouvoir lui-même
en l’absence de son
père et qu’il
souhaitant
abandonner son exil
pour rejoindre
Aarkonia. Ses
premiers gestes
furent pour informer
son Précepteur que
sa tutelle avait
pris fin et qu'il
avait dissous le
Conseil siégeant en
son absence. Comme
les hauts nobles
montraient quelques
réticences à
contresigner ces
actes, il les
destitua
sur-le-champ. Puis,
comme le Chancelier
protestait contre «
cette disgrâce aussi
soudaine
qu'imméritée
», il l'invita à se
retirer à la
campagne «
pour le remettre des
fatigues excessives
qu'il s'était
infligées au cours
des dernières années
».
Ensuite il constitua
un Conseil de
militaires chargé de
dresser l'inventaire
de toutes les
spoliations dont l’Aarkonie
avait été victime
depuis le départ de
son père auprès du
Roi et du sien en
exil. Il voulait
faire rendre gorge à
la nuée d'aigrefins
qui avaient profité
des circonstances
pour s'approprier
des terres qui ne
leur appartenaient
pas. L'opération,
pour être
indispensable, n'en
était pas moins
délicate. Elle
risquait de
provoquer une
nouvelle levée de
boucliers alors que
d’autres menaces
rongeaient les
royaumes humains.
Mais Sokkar, qui
connaissait le
sentiment populaire,
savait que, dans
cette affaire, le
peuple aarkonien ne
lui marchanderait
pas son appui.
En apprenant ces
nouvelles, bien des
nobles dressèrent
l'oreille. Ces
premières
manifestations
d'autorité n'étaient
pas pour leur
plaire. Elles
marquaient une
volonté
d'indépendance qui
pouvait mener loin.
Elles prouvaient
aussi que l’héritier
du Duc avait du
caractère.
Certains pensèrent
qu’il fallait
laisser au fils de
Tania d’Altirae
le temps de jeter sa
gourme, après quoi
les choses
reprendraient un
cours plus normal.
Les nobles, menées
par le Grand
Ordonnateur
Uthério Manille,
décidèrent donc de
se servir de lui
comme d'un pion dans
le jeu subtil qu'ils
menaient sur
l'échiquier
aarkonien. Le Grand
Ordonnateur avait
décidé de lui faire
épouser l’une de ses
pupilles, Alexia
Manille, sa
propre filleule.
Sokkar ne montrait
guère d'empressement
à donner suite à ce
projet de mariage et
l'on ne saurait s'en
étonner. Il venait
d'avoir seize ans.
Maintenant qu'il
s'était évadé de ses
chaînes, il n'avait
qu'un désir : jouir
d'une liberté si
récemment acquise.
De plus, il n'avait
encore jamais vu
l'épouse qu'on lui
destinait. Tout ce
qu'il en savait
était qu'elle était
son aînée de dix
ans; qu'elle était
déjà veuve d’un
noble aarkonien;
qu'elle en avait un
fils du nom d’Andréas.
Pour un garçon de
seize ans, tout cela
n'était guère
exaltant.
Mais le Grand
Ordonnateur n'aimait
pas qu'on lui
résiste et il avait
acquis un grand
pouvoir en Aarkonie
tandis que le Duc et
son fils en étaient
absents. Plus le
jeune homme
contrecarrait ses
projets, plus il se
faisait pressant.
Finalement, il
décida de prendre
lui-même l'affaire
en main et de la
mener tambour
battant. «
Quelle nonchalance
te retient ?
», écrivit-il au
jeune homme, «
quelle négligence
t'empêche de
conclure une affaire
aussi avantageuse
pour toi ? Quelle
paresse d'esprit
t'amène à remettre
sans cesse au
lendemain un bonheur
que tu pourrais
cueillir dès
aujourd'hui ? Il
n'existe aucune
raison valable pour
que tu te prives
d'un mariage aussi
flatteur. La promise
est, en effet, d'une
haute extraction.
Elle porte un titre
qui lui vient de sa
mère. Elle n'est pas
moins bien pourvue
en ce qui concerne
la noblesse de sa
lignée paternelle
car elle avance dans
la vie sur ses deux
pieds à la fois et
accroît, par la
splendeur de ses
dons, une grandeur
accumulée dans son
sang au fil des
générations. L'éclat
de son ascendance
dépasse celui de ses
rivales, comme ses
charmes ont devancé
le nombre de ses
années ».
Mais Sokkar
déclinait, louvoyait
ou ignorait autant
qu’il lui était
possible de le faire
les invites du Grand
Ordonnateur. Vint
pourtant le jour où
il fut contraint de
rencontrer au moins
la jeune femme.
Dès le premier coup
d'oeil, Sokkar fut
agréablement surpris
: Alexia, qui avait
vingt-six ans,
n'était nullement la
duègne aux seins
flétris qu'on
s'était plu à lui
décrire. Mince et
gracieuse, elle
était d'une
distinction suprême.
Son élégance, ses
manières avenantes
et, surtout, la
douceur de son
sourire achevèrent
de le troubler.
Surmontant sa
méfiance, il se dit
que le choix du
Grand Ordonnateur
n'était pas si
mauvais. Les noces
seraient célébrées
le mois suivant,
Tania d’Altirae y
avait consenti au
nom de son époux
toujours au service
du Roi.
Mais pour le jeune
Sokkar, la partie
était loin d'être
gagnée d'avance.
C'était la première
fois qu'il se
présentait en public
et il était fort
jeune. Des cris
séditieux
allaient-ils
s'élever sur son
passage ? Mais ses
appréhensions
devaient vite se
dissiper. Le
sentiment qui
prédominait dans la
foule n'était pas
l'animosité. Elle
éprouvait une vive
curiosité pour ce
jeune héritier qui
surgissait
brusquement de
l'obscurité et qui -
bien qu'il eût été
si éloigné depuis
des Grands Cycles -
n'en était pas moins
le descendant de
l’antique dynastie.
Très vite, cette
curiosité se
transforma en
sympathie grâce au
rayonnement
mystérieux qui
émanait de sa
personne.
Quant à Alexia
Manille, son charme
irrésistible lui
rallia tous les
coeurs, de sorte
que, lorsque les
deux jeunes époux
ressortirent de la
cathédrale, ils
furent salués par
des ovations
interminables. Le
charme d’Alexia ne
lui rallia pas
seulement le coeur
des Aarkoniens : il
conquit aussi celui
de Sokkar. Bien que
l'amour n'eût joué
aucun rôle dans leur
rencontre, jamais
jeune couple ne fut
mieux assorti.
Alexia n'était pas
seulement belle et
intelligente; elle
était également
sensible et
cultivée. Elle ne
tarda pas à exercer
une excellente
influence sur son
époux. Ce n'était
pourtant pas une
tâche facile. II y
fallait beaucoup de
doigté et de
psychologie car, à
force de vivre parmi
les loups, Sokkar
avait cessé d'être
un agneau. Il était
devenu un garçon
rude et autoritaire,
méfiant et un peu
sauvage. Il était
toujours sur ses
gardes et supportait
mal la
contradiction. Les
nobles avaient eu
souvent à se
plaindre de la
rudesse de son
comportement.
Alexia réussit à lui
inspirer confiance
et prit rapidement
un grand ascendant
sur lui. De ses
mains délicates,
elle le modela, le
poliça, lui inculqua
sa propre passion
pour la poésie et la
musique et lui donna
des manières
princières. Bref,
elle lui apporta
tout ce qui lui
manquait encore pour
devenir vraiment le
souverain que les
nobles attendaient
qu’il devienne,
celui que les forces
conjuguées du destin
et de la naissance
prédestinaient à
reprendre une lutte
que la Première
Guerre avait laissée
au second plan. Cet
objectif apparu
clairement à un
vieil homme que la
mauvaise conscience
avait rongé toute sa
vie et que
l’Histoire ramenait
sur le devant de la
scène. Herbert de
Chanlend
pressenti que de
vieux démons
s’apprêtaient à
faire surface, il se
résigna à agir.
Au cours des mois
suivants, tandis que
le Régent préparait
son action, le
caractère du jeune
Sokkar subit une
profonde
transformation. Son
inclination pour
Alexia se mua en
amour : un amour
intense et puissant
qui ne devait jamais
se démentir, malgré
les nombreuses
entorses qu'il fit
subir au contrat
conjugal et sur
lesquelles Alexia
fermait les yeux.
Pour cet adolescent
qui n'avait guère
connu que la
compagnie des
hommes, cette
présence féminine à
ses côtés était un
bienfait
inestimable, elle
lui apportait une
autre forme de
sécurité que celle
qui avait été sienne
jusqu’alors.
Cette sécurité était
encore renforcée par
la présence de son
frère, Alphonse
Manille,
accompagné des
cinquante Gardes
Prétoriens d’élite
qu’il commandait.
Très vite, ils en
étaient venus à
n'obéir qu'à Sokkar,
pour lequel ils
ressentaient une
véritable dévotion.
Lorsqu'il se
trouvait parmi eux,
il se sentait « en
famille ».
L’influence des
hauts nobles sur le
jeune Duc était
toujours plus
grande.
Les deux jeunes
époux semblaient
donc être arrivés au
seuil du bonheur,
lorsqu'un malheur
imprévu vint
s'abattre sur eux à
l’automne de l’An
3 : une épidémie
de peste, comme il
en éclatait
fréquemment à cette
époque. Alexia et
Sokkar n'eurent que
le temps de fuir
Rochebury et de
se réfugier à
Aarkonia pour
échapper au fléau.
Mais Alphonse fut
emporté par la
maladie ainsi que la
presque totalité de
ses prétoriens.
Ce fut un coup très
dur pour chacun des
deux jeunes époux.
Sokkar avait perdu
sa cuirasse
protectrice. Mais ce
double malheur, loin
de les désunir, les
rapprocha. Ils
surent qu'ils
étaient seuls,
désormais, pour
surmonter les
difficultés de la
vie, et qu'ils n'y
parviendraient qu'en
s'appuyant l'un sur
l'autre. L’emprise
de l’épouse n’en fut
que plus grande sur
son jeune mari.
L’heure d’agir était
venue pour le Régent
Chanlend.
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