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[...]
Dès le soir du 26e
jour du VIIe GC de
l’An -17, les deux
armées vinrent au
contact et,
d'emblée, le Duc
comprit qu'il allait
devoir livrer le
plus grand combat de
sa vie. Les forces
coalisées du Comte
étaient moins
nombreuses, mais la
ferveur des gens de
la Croix était
crainte. On savait
qu’ils mourraient et
ne songeraient
jamais à la retraite
ou à la reddition,
d’autant moins que
le passé leur avait
appris quel sort le
Duc leur
réserverait. On ne
pouvait pas en dire
autant des
contingents
mercenaires du Duc.
Pour écarter ce
péril, dont il avait
immédiatement mesuré
l'importance, le Duc
avait promis une
somme en or
rondelette à tout
combattant qui
aurait fait preuve
d’un courage
exemplaire sur le
champ de bataille.
Mais à quelle
quantité d’or ces
mercenaires
estimeraient leur
vie ? [...]
Débusquant
brusquement à la
tête d’une armée de
2 500 hommes, le Duc
avait forcé les
troupes régulières
héberiennes à lever
le siège d’Alnone,
qu’elles comptaient
reprendre. Après
quoi il avait
pourchassé l’ennemi
jusqu'au sud de la
plaine de l’Akr,
non sans avoir mis
toutes ses forces en
déroute et avoir
raflé un joli trésor
au passage, méritant
par sa bravoure le
surnom de «
Saargon le Lion
». Le Général de
l’armée adverse
n'eut d'autre
recours que de
déposer les armes.
Aucun danger n'était
plus à redouter de
ce côté-là.
Mais
ce n'était pas
contre cette armée
régulière que devait
se jouer la partie
décisive. C'était au
nord-est, dans la
plaine, et - plus
précisément - aux
alentours du pont du
Val-de-Travers,
contre les ferventes
troupes croisés et
les troupes d’élite
héberiennes. C'est
là qu'allaient
s'affronter le gros
des deux armées
ennemies, étirées
face à face sur un
front de deux
kilomètres.
L'infanterie
aarkonienne,
composée en majeure
partie de milices
communales dont le
rôle considérable,
mais non décisif,
allait donner sa
physionomie
particulière à cette
journée, était
disposée en seconde
ligne. La première
était occupée par
les troupes
mercenaires et une
partie de la Garde
Prétorienne. Sur les
flancs, les
cavaliers de la
Cohorte seraient des
adversaires
redoutables. Le Duc
Saargon Ier
et Bruno d’Hebering
se trouvaient en
face l'un de
l'autre, entourés de
leurs étendards, de
leur cavalerie et de
leurs Maisons;
Saargon, sûr à
l'avance de
remporter la
victoire; Bruno,
certain qu'il lui
fallait vaincre ou
mourir avant la
tombée de la nuit.
Le Duc d’Aarkonie
avait à sa droite
les contingents de
cavaliers amenés par
le Vicomte Joseph
de Matrane, les
lanciers du Baron
Henri d’Hegwel,
et les lanceurs de
sort de Lucy de
Paltenio; à sa
gauche, les archers
de Valery de
Prekral. Parmi
eux se trouvaient de
très nobles
seigneurs, comme
Lorion de Mariakale,
Mathieu de Barres,
Sakan du Lac
et divers comtes et
barons. Bruno était
entouré des nobles
félons et de toute
sa clique héberienne,
à ses côtés se
tenait le Patriarche
et sa suite de
dévots malfaisants.
Devant lui se
massaient les
formidables
bataillons des
Croisés, des
combattants
fanatiques qui ne
quitteraient le
champs de bataille
que victorieux ou
morts. Sa garde
personnelle était
assurée par quatre
chevaliers héberiens
au physique d’ogre.
L’infanterie
héberienne
prolongeait vers
l'est le front,
tandis qu'à son
extrême droite,
tournés vers le pont
du Val-de-Travers,
se tenaient les
archers arcaniques
commandés par le
félon magicien
Tandruale. Parmi
les forces des
Croisés, Kadarai
- qui se faisait
appeler le « roi de
eaux » -, dominait
tous les autres par
sa haute stature
elfique, exposant à
tous les regards sa
cuirasse bleue et
son heaume surmonté
de fanons de
Claque-pince qui lui
donnaient l'aspect
d'un insecte
fabuleux.
Vers
midi, ayant harangué
ses troupes et ayant
placé ses forces
sous la protection
de la Sainte
Lumière, le Duc
Saargon Ier fit
sonner les
trompettes et donna
le signal de
l'assaut.
L'infanterie des
mercenaires
s'ébranla la
première au cri de «
Gloire et Noblesse
». Et, tout de
suite, ce fut une
mêlée furieuse, «
une bataille
merveilleusement
aigre et fervente
», comme le dirent
les chroniqueurs.
Prétoriens,
Cohortiens,
Mercenaires,
Miliciens, Croisés,
chevaliers,
fantassins,
éclaireurs de tout
poil et de toutes
régions s'élancèrent
les uns sur les
autres en poussant
leur cri de guerre.
Ces hurlements
lancés à pleine
poitrine, entremêlés
de menaces et
d'insultes,
formaient un vacarme
assourdissant,
auquel venaient
s'ajouter les râles
des mourants, le
sifflement des
flèches, le
grincement des
armures, le souffle
rauque des chevaux
éventrés et le
furieux tocsin des
épées martelant le
bronze des écus. On
comprend qu'un
témoin ait écrit
qu'« il n'y avait
plus moyen de
s'entendre; tout
l'espace semblait
rempli de foudre et
de tonnerre ».
La
haute silhouette de
Saargon Ier
dépassait toutes les
autres. Avec son
casque d'or, son
armure d'or et son
bouclier d'or, il
resplendissait comme
un soleil au milieu
de sa garde
cohortienne et de
ses nobles. La
bannière noire et or
était dressée sur un
char que traînaient
quatre chevaux
richement
caparaçonnés. Ce
chariot attirait si
puissamment les
regards que tous les
chroniqueurs nous en
ont laissé la
description. « Le
Lion », lit-on
dans la Chronique de
Nallak au style si
singulier, « avait
fait amener un char
sur quatre roues, et
avait au milieu du
char un oriflamme
immense, et avait
dessus une couronne
d'or de moult riche
ouvrage, et avait
les feuilles bien
longues, et
reluisait si fort
qu'à peine la
pouvait-on regarder.
» [...]
Vers
midi, Kadarai se
trouva entouré par
une forêt de piques
brandies par un
détachement de
miliciens
aarkoniens. Au même
instant son tigre
légendaire perdit
l'équilibre,
trébucha et
s'abattit. Quand on
vit le symbole de la
terreur héberienne
gisant à terre et sa
cape bleue traînant
dans la boue, plus
d'un héberien crut
la partie perdue.
Mais un groupe de
chevaliers, parmi
lesquels figuraient
le sergent d'armes
Gabrielle Stähli,
se précipita vers
lui pour le dégager,
de sorte qu'il put
remonter sur sa
monture. Sans perdre
un instant, il
repartit à
l'attaque. A partir
de ce moment la
mêlée devint encore
plus violente : «
On se battit comme
si on ne s'était pas
encore battu. »
A
quatre heures de
relevée, les
mercenaires
aarkoniens
commencèrent à
donner des signes de
fatigue. Dépités de
n'avoir pu s'emparer
du symbolique
Kadarai et pensant
que la fortune des
armes commençait à
leur être
défavorable, ils
cédaient au
découragement.
D’autant plus
qu’aussitôt après
avoir dégagé Kadarai,
le sergent d'armes
Gabrielle Stähli,
accompagné par un
groupe de cavaliers,
se précipita sur le
Baron Henri d’Hegwel
pour lui arracher sa
cuirasse. Surpris
d'être brusquement
assailli d'un côté
où il ne s'y
attendait pas, le
Baron fut pris de
panique. Un des
cavaliers héberien
ayant crevé d'un
coup d'épée l'oeil
de son cheval, sa
monture pivota sur
ses jarrets et
emporta le Baron
hors de la bagarre.
Gabrielle, ses
compagnons et
Kadarai se lancèrent
à sa poursuite.
Soudain le cheval du
Baron s'écroula,
mort. Un de ses
hommes lui passa le
sien, et la
chevauchée reprit,
de plus en plus
sauvage. L'arrêt
n'avait duré qu'un
instant, mais il
avait permis à
l’elfe de rattraper
le Baron. Allongeant
le bras, le puissant
Kadarai saisit la
nuque du Baron et la
serra de toutes ses
forces malgré sa
cotte de mailles.
Henri d’Hegwel se
coucha sur le cou de
sa monture pour
échapper à cette
étreinte qui lui
donnait déjà le
frisson de la mort,
lorsque le tigre du
géant elfe
s'effondra à son
tour : un aarkonien
l'avait éventré d'un
coup de poignard.
Le
Baron était sauvé!
Mais l'agression
dont il venait
d'être victime
l'avait moralement
brisé. Fou de
terreur, il continua
à fuir ventre à
terre en poussant
des hurlements
sauvages.
- «
Nous ne reverrons
plus sa figure
aujourd'hui ! »,
s'exclama le Duc
Saargon qui avait
observé la scène.
[...]
La
bataille faisait
rage au centre de la
plaine. Emportés par
leur ardeur, les
Croisés héberiens
s’étaient enfoncés
dans les lignes
aarkoniennes sans
assurer leurs
flancs. Bruno d’Hebering
se rendit compte de
la mauvaise tournure
stratégique que
prenait pour lui la
bataille. D’un ton
que les témoins
dirent insultant, il
invectiva le
Patriarche
Urkilan de Racheau
pour qu’il rappelle
ses Croisés. Le
vieil homme,
arrogant en toute
situation, s’y
refusa arguant que
le Prophète leur
assurait la
victoire. Le Comte
Bruno d’Hebering se
rendit compte en cet
instant quelle folie
fut sienne de
s’allier à pareil
illuminé. Mais il
était trop tard.
[...]
Les
cavaliers de la
Cohorte aarkonienne
fondaient déjà sur
les flancs des
Croisés. Les gens de
la Croix furent
décimés par
l’assaut. Certains,
doutant à présent de
la protection du
Prophète, tentèrent
de battre en
retraite, ils n’y
parvinrent pas. La
défaite des troupes
croisées sonnait le
glas de toutes les
espérances du camp
héberien. [...]
La
bataille avait
commencé à dix
heures du matin; à
cinq heures du soir
tout était terminé.
Le Duc Saargon Ier
était victorieux;
les Croisés écrasés.
Il ne restait plus
sur le terrain, pour
témoigner de leur
défaite, que des
monceaux de
cadavres, des mares
de sang, des armes
brisées et un nom
glorieux :
Val-de-Travers !
dont l'écho n'allait
cesser de grandir
dans la conscience
des aarkoniens.
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