Histoire de l'Aarkonie

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L’ascension des Hebering (dès -1152)

Récit découvert par hasard par Henrik de Manfroy lors de l'archivage des documents de l'Académie Plainka d'Alianis, le IIe GC de l'An 27.

 
 

 

[...] Pour mieux mesurer la gravité du péril, il nous faut revenir un peu en arrière.

Depuis le jour des Litanies -1152 où le duc Azarkah Ier avait fait don du fief de Noir-Eaux à son homme-lige le Seigneur Saximar Hebering, sans doute dans l'intention de faire pièce aux trop puissants et trop entreprenants nobles de l’Est, il avait posé l'amorce d'une querelle qui devait déchirer pendant plusieurs siècles le domaine aarkonien.

La lignée des Hebering avait pris naissance vers -1500 dans un manoir érigé au sommet d'une colline de la vallée du Rochebury, l’Heberia, dont la famille tire son patronyme.

Dès qu'ils entrèrent en scène, les heberiens et les familles nobles de Rochebury s'étaient dressés les uns contre les autres, pour la raison très simple qu'ils aspiraient à la possession de l’autorité sur la ville. Chacun des actes des Hebering, chacune de leurs alliances, n'avait qu'un seul but : agrandir leur domaine pour conférer à leur pouvoir plus qu'un caractère communal : une dimension régionale, voire plus. Leur lutte qui, à son début, n'avait été qu'une querelle de hobereaux, était devenue, avec le temps, un corps-à-corps de seigneurs influents. Tout le fief de Noir-Eaux pour commencer, tout le Comté de Rochebury ensuite s'étaient partagés en deux camps. Le Parti du Renouveau (pro-heberien) et le Parti des Danielis (du nom de la famille gouvernante de la cité) s'affrontaient en des rivalités chaque jour renaissantes. Non seulement les seigneurs, leurs vassaux, leurs troupes et leurs gens subissaient les effets de cette contestation, mais les bourgades elles-mêmes - y compris celles qui semblaient les moins concernées par cette querelle dynastique - s'en trouvaient scindées en deux. Une partie de la population en venait aux mains avec l'autre sous le simple prétexte que l'une était « héberienne » et l'autre « danielis ». La querelle dura plusieurs années et la situation précaire du Duché empêcha Azarkah Ier d’y mettre un terme immédiat. Les choses s’envenimèrent donc progressivement.

Avec le temps, les qualificatifs avaient changé de sens. Ils ne servaient plus à désigner les partisans des deux dynasties qui se disputaient la région : le parti « héberien » était devenu le parti d’une secte locale, nommée le Culte, et le parti « danielis » le parti de la noblesse traditionnelle.

Saximar Hebering et Claudien de Maximville allaient s'affronter comme représentants des deux Maisons rivales « entre lesquelles », comme devait le dire le chroniqueur Magravius, « il ne pouvait y avoir ni trêve ni paix ».

Jusque-là, Azarkah n'avait guère eu l'occasion de porter ses regards au-delà d’Alnone. A présent, qu'il le voulût ou non, il allait être entraîné dans l'engrenage de cette terrible rivalité. En d'autres termes, il allait se heurter à l'ennemi le plus puissant, le plus hardi, le plus dangereux qui pût lui être opposé sur ses propres terres.

Qui était donc ce comte Saximar qui viendrait menacer Azarkah Ier jusque dans la capitale d’Aarkonia? « Il avait », nous dit Magravius, « le caractère violent, intrépide, orgueilleux et sans scrupules de tous les Hebering ». A quoi il ajoutait : « C'était un chevalier de haute taille et d'une force herculéenne, belliqueux et aventureux, téméraire à la manière des chevaliers aarkonien, mais arrogant, cassant et rude. Il manquait de la tenue que donnent la culture et la supériorité intellectuelle. Audacieux jusqu'à la témérité, du moment qu'il se sentait le plus fort, il n'avait rien d'un politicien sachant édifier une oeuvre durable avec prudence et diplomatie. Dans l'ensemble il offrait l'exemple, pas trop réussi, d'un mélange des qualités héréditaires que l'on retrouve chez les deux souches dont il est issu ». Mais la touche finale, c'est un chroniqueur ultérieur qui nous la donnera : « Il ressemble à un ours déchaîné, dont les naseaux de surcroît crachent le feu. »

Fils de Henri d’Hebering et de Hilda de Noir-Eaux, il avait été élevé à l’extrême Est de l’Aarkonie où il avait conservé de puissantes attaches. Il était devenu un seigneur local important de par les fiefs qu'il possédait de sa mère et que le Duc lui avait confirmés en -1152. Il revendiquait à présent le Comté de Rochebury, sans cependant reconnaître la suzeraineté du Conseil qui gouvernait la ville, ce qui le mettait en conflit permanent avec les nobles locaux.

Comme nous l'avons dit, Heberiens et Danielis visaient un même but : le pouvoir. Mais ils comptaient l'atteindre par des moyens différents : les héberiens, grâce à leur alliance avec un culte particulièrement influent à l’est de l’Aarkonie; les Danielis, grâce à l'appui bienveillant des classes bourgeoises. Cette différence contribuait à aggraver encore le caractère implacable de leur rivalité.

Lucien de Danielis, huitième fils de Jean de Danielis, avait pris la succession du vieux Claudien de Maximville à la tête du parti nobiliaire, mais il n'était pas de taille à résister à « l’ours aux naseaux de feu ». C'était un homme aimable et discret, délicat, auquel aurait beaucoup mieux convenu l'état ecclésiastique auquel on l'avait tout d'abord destiné. En -1158, son père lui avait confié l'administration de la ville de Rochebury, ce qui l'avait plongé, dès l'âge de dix-huit ans, dans l'imbroglio de la politique. Après quoi son frère Pierre l'avait chargé de gérer son domaine tandis qu'il guerroyait pour entrer en possession d’un héritage, ce qui l'avait inséré dans de nouvelles querelles.

Saximar, semble-t-il, avait juré de l'abattre, ce à quoi il allait parvenir sans trop de difficultés car il avait, selon les témoins, « une toute autre encolure ». Un petit Seigneur local annonçait donc clairement son ambition de défaire une famille régnante depuis trois générations par l’autorité d’un Duc. En tout autre temps et en tout autre lieu, la chose eût paru impossible. Mais dans l'état de semi anarchie qui régnait en Aarkonie, cette anomalie ne fit qu'aggraver la confusion des esprits. Les têtes étaient si échauffées que l’on prit bientôt les armes.

Prenant les devants, le Patriarche des gens de la Croix offrit son arbitrage. Il proclama que « le Patriarche avait le droit de décider quel était, de deux seigneurs, le légitime auquel devait appartenir l’Autorité». Ce droit découlait de ce que les écrits que ces gens tenaient pour sacrés dictaient. « Ces textes illustres », ajoutait-il, « tranchent la question une fois pour toutes et doivent commander toutes les relations futures entre les Nobles d’Aarkonie ». Autant dire que le Patriarche considérait toute l’Aarkonie comme son fief, et le Duc - quel qu'il fût - comme son vassal.

Cette déclaration de principe fut accueillie avec ferveur par la foule des croyants, et elle était nombreuse, mais elle ne fut guère appréciée par les émissaires d’Azarkah Ier.

Lucien de Danielis ayant refusé de s'incliner devant cette décision, le Patriarche recourut à la seule sanction qui lui restait : il le déclara hérétique. Inutile de dire que Saximar d’Hebering exultait. Il exultait d'autant plus que l’acte d’hérésie de Lucien ne renforçait pas seulement sa légitimité : elle créait peu à peu le vide autour de son rival. De hauts dignitaires de plus en plus nombreux quittaient le camp des Danielis pour se rallier au sien. On y trouvait déjà le Vicomte de Terance, entouré d'un clergé actif et influent qui se convertit massivement; on y trouvait aussi le nouveau chef de la garnison, un Lieutenant de pure souche aarkonienne, ainsi qu'une foule de prélats, de bourgeois et de petits nobles. Quant au peuple, il était acquis à la cause héberienne depuis que la famille était devenue le porte drapeau du Culte.

La pénible situation de la ville trouva un dénouement le 21e jour du VIIe GC -1147. Ce jour-là, Lucien de Danielis fut assassiné dans la salle du Conseil par un Sergent de Ville aviné. Celui-ci - comme par hasard - était du parti héberien. Mais on camoufla fort habilement ce crime politique en drame passionnel. On l'attribua au fait que Lucien de Danielis avait séduit la femme de son bourreau.

La disparition de Lucien de Danielis simplifiait les affaires de Saximar d’Hebering. Elle le laissait seul maître de la ville. L'arbitrage que le Patriarche avait rendu en sa faveur avait beaucoup contribué à accroître sa puissance. Pour donner une base légale à ses prétentions sur le Comté de Rochebury, et aussi pour se rallier le dernier quarteron de seigneurs qui hésitaient encore à prendre parti pour lui, le premier geste de Saximar fut d'annoncer ses fiançailles avec Siléna d’Artwendor, la petite nièce du Duc Azarkah Ier, ce qui laissait prévoir une entente entre les deux lignées.

Née à Akr en -1159, Siléna était alors âgée de douze ans. Plusieurs années s'écouleraient donc avant que le mariage puisse être consommé. Mais cela importait peu. Cette alliance n'était que le premier jalon d'une manoeuvre beaucoup plus vaste.

Voyant que la puissance de Saximar d’Hébering ne cessait de grandir, le Duc trouva plus sage de prendre ouvertement fait et cause pour lui, la situation précaire du Duché était telle qu’il n’était pas envisageable d’aller contre la volonté de la populations des terres de l’Est. Mais le Duc estima prudent de s'entourer auparavant de quelques précautions. Il demanda à Saximar de respecter l'intégralité du patrimoine de la dynastie aarkonienne; de confirmer sa vassalité ; de renoncer au « droit de dépouille » sur la succession des hauts nobles et de reconnaître aux autorités religieuses d’Aarkonia le droit exclusif de nommer les clercs de la chancellerie de Rochebury. Saximar - qui n'en était pas à une promesse près - accorda au Duc tout ce que celui-ci lui demandait. Agréablement surpris, Azarkah Ier déclara alors que Saximar était « un homme selon son coeur », et l'invita à venir à Aarkonia pour s'y faire reconnaître Comte de Rochebury. C'était exactement ce que Saximar souhaitait.

Le fils d’Henri d’Hebering se rendit donc à Aarkonia, escorté de forces militaires disproportionnées avec les exigences de la cérémonie. Leur ampleur étonna tout le monde, car personne n'avait encore percé ses desseins. Son pèlerinage à Aarkonia - tout comme ses fiançailles avec Siléna d’Artwendor - n'était qu'un prélude à la conquête et à l'écrasement de ceux qui ne le soutenaient pas. [...]