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Pour mieux mesurer
la gravité du péril,
il nous faut revenir
un peu en arrière.
Depuis le jour des
Litanies -1152
où le duc Azarkah
Ier avait fait
don du fief de
Noir-Eaux à son
homme-lige le
Seigneur Saximar
Hebering, sans
doute dans
l'intention de faire
pièce aux trop
puissants et trop
entreprenants nobles
de l’Est, il avait
posé l'amorce d'une
querelle qui devait
déchirer pendant
plusieurs siècles le
domaine aarkonien.
La lignée des
Hebering avait pris
naissance vers
-1500 dans un
manoir érigé au
sommet d'une colline
de la vallée du
Rochebury, l’Heberia,
dont la famille tire
son patronyme.
Dès qu'ils entrèrent
en scène, les
heberiens et les
familles nobles de
Rochebury s'étaient
dressés les uns
contre les autres,
pour la raison très
simple qu'ils
aspiraient à la
possession de
l’autorité sur la
ville. Chacun des
actes des Hebering,
chacune de leurs
alliances, n'avait
qu'un seul but :
agrandir leur
domaine pour
conférer à leur
pouvoir plus qu'un
caractère communal :
une dimension
régionale, voire
plus. Leur lutte
qui, à son début,
n'avait été qu'une
querelle de
hobereaux, était
devenue, avec le
temps, un
corps-à-corps de
seigneurs influents.
Tout le fief de
Noir-Eaux pour
commencer, tout le
Comté de Rochebury
ensuite s'étaient
partagés en deux
camps. Le Parti
du Renouveau (pro-heberien)
et le Parti des
Danielis (du nom
de la famille
gouvernante de la
cité) s'affrontaient
en des rivalités
chaque jour
renaissantes. Non
seulement les
seigneurs, leurs
vassaux, leurs
troupes et leurs
gens subissaient les
effets de cette
contestation, mais
les bourgades
elles-mêmes - y
compris celles qui
semblaient les moins
concernées par cette
querelle dynastique
- s'en trouvaient
scindées en deux.
Une partie de la
population en venait
aux mains avec
l'autre sous le
simple prétexte que
l'une était «
héberienne » et
l'autre « danielis
». La querelle dura
plusieurs années et
la situation
précaire du Duché
empêcha Azarkah Ier
d’y mettre un terme
immédiat. Les choses
s’envenimèrent donc
progressivement.
Avec le temps, les
qualificatifs
avaient changé de
sens. Ils ne
servaient plus à
désigner les
partisans des deux
dynasties qui se
disputaient la
région : le parti «
héberien » était
devenu le parti
d’une secte locale,
nommée le Culte, et
le parti « danielis
» le parti de la
noblesse
traditionnelle.
Saximar Hebering et
Claudien de
Maximville
allaient s'affronter
comme représentants
des deux Maisons
rivales « entre
lesquelles », comme
devait le dire le
chroniqueur
Magravius, « il ne
pouvait y avoir ni
trêve ni paix ».
Jusque-là, Azarkah
n'avait guère eu
l'occasion de porter
ses regards au-delà
d’Alnone. A
présent, qu'il le
voulût ou non, il
allait être entraîné
dans l'engrenage de
cette terrible
rivalité. En
d'autres termes, il
allait se heurter à
l'ennemi le plus
puissant, le plus
hardi, le plus
dangereux qui pût
lui être opposé sur
ses propres terres.
Qui était donc ce
comte Saximar qui
viendrait menacer
Azarkah Ier jusque
dans la capitale d’Aarkonia?
«
Il avait »,
nous dit Magravius,
«
le caractère
violent, intrépide,
orgueilleux et sans
scrupules de tous
les Hebering
». A quoi il
ajoutait : «
C'était un chevalier
de haute taille et
d'une force
herculéenne,
belliqueux et
aventureux,
téméraire à la
manière des
chevaliers
aarkonien, mais
arrogant, cassant et
rude. Il manquait de
la tenue que donnent
la culture et la
supériorité
intellectuelle.
Audacieux jusqu'à la
témérité, du moment
qu'il se sentait le
plus fort, il
n'avait rien d'un
politicien sachant
édifier une oeuvre
durable avec
prudence et
diplomatie. Dans
l'ensemble il
offrait l'exemple,
pas trop réussi,
d'un mélange des
qualités
héréditaires que
l'on retrouve chez
les deux souches
dont il est issu
». Mais la touche
finale, c'est un
chroniqueur
ultérieur qui nous
la donnera : «
Il ressemble à un
ours déchaîné, dont
les naseaux de
surcroît crachent le
feu. »
Fils de Henri d’Hebering
et de Hilda
de Noir-Eaux, il
avait été élevé à
l’extrême Est de l’Aarkonie
où il avait conservé
de puissantes
attaches. Il était
devenu un seigneur
local important de
par les fiefs qu'il
possédait de sa mère
et que le Duc lui
avait confirmés en
-1152. Il
revendiquait à
présent le Comté de
Rochebury, sans
cependant
reconnaître la
suzeraineté du
Conseil qui
gouvernait la ville,
ce qui le mettait en
conflit permanent
avec les nobles
locaux.
Comme nous l'avons
dit, Heberiens et
Danielis visaient un
même but : le
pouvoir. Mais ils
comptaient
l'atteindre par des
moyens différents :
les héberiens, grâce
à leur alliance avec
un culte
particulièrement
influent à l’est de
l’Aarkonie; les
Danielis, grâce à
l'appui bienveillant
des classes
bourgeoises. Cette
différence
contribuait à
aggraver encore le
caractère implacable
de leur rivalité.
Lucien de
Danielis,
huitième fils de
Jean de Danielis,
avait pris la
succession du vieux
Claudien de
Maximville à la tête
du parti nobiliaire,
mais il n'était pas
de taille à résister
à « l’ours aux
naseaux de feu ».
C'était un homme
aimable et discret,
délicat, auquel
aurait beaucoup
mieux convenu l'état
ecclésiastique
auquel on l'avait
tout d'abord
destiné. En -1158,
son père lui avait
confié
l'administration de
la ville de
Rochebury, ce qui
l'avait plongé, dès
l'âge de dix-huit
ans, dans
l'imbroglio de la
politique. Après
quoi son frère
Pierre l'avait
chargé de gérer son
domaine tandis qu'il
guerroyait pour
entrer en possession
d’un héritage, ce
qui l'avait inséré
dans de nouvelles
querelles.
Saximar,
semble-t-il, avait
juré de l'abattre,
ce à quoi il allait
parvenir sans trop
de difficultés car
il avait, selon les
témoins, « une toute
autre encolure ». Un
petit Seigneur local
annonçait donc
clairement son
ambition de défaire
une famille régnante
depuis trois
générations par
l’autorité d’un Duc.
En tout autre temps
et en tout autre
lieu, la chose eût
paru impossible.
Mais dans l'état de
semi anarchie qui
régnait en Aarkonie,
cette anomalie ne
fit qu'aggraver la
confusion des
esprits. Les têtes
étaient si
échauffées que l’on
prit bientôt les
armes.
Prenant les devants,
le Patriarche des
gens de la Croix
offrit son
arbitrage. Il
proclama que «
le Patriarche avait
le droit de décider
quel était, de deux
seigneurs, le
légitime auquel
devait appartenir
l’Autorité».
Ce droit découlait
de ce que les écrits
que ces gens
tenaient pour sacrés
dictaient. «
Ces textes illustres
», ajoutait-il, «
tranchent la
question une fois
pour toutes et
doivent commander
toutes les relations
futures entre les
Nobles d’Aarkonie
». Autant
dire que le
Patriarche
considérait toute l’Aarkonie
comme son fief, et
le Duc - quel qu'il
fût - comme son
vassal.
Cette déclaration de
principe fut
accueillie avec
ferveur par la foule
des croyants, et
elle était
nombreuse, mais elle
ne fut guère
appréciée par les
émissaires d’Azarkah
Ier.
Lucien de Danielis
ayant refusé de
s'incliner devant
cette décision, le
Patriarche recourut
à la seule sanction
qui lui restait : il
le déclara
hérétique. Inutile
de dire que Saximar
d’Hebering exultait.
Il exultait d'autant
plus que l’acte
d’hérésie de Lucien
ne renforçait pas
seulement sa
légitimité : elle
créait peu à peu le
vide autour de son
rival. De hauts
dignitaires de plus
en plus nombreux
quittaient le camp
des Danielis pour se
rallier au sien. On
y trouvait déjà le
Vicomte de
Terance, entouré
d'un clergé actif et
influent qui se
convertit
massivement; on y
trouvait aussi le
nouveau chef de la
garnison, un
Lieutenant de pure
souche aarkonienne,
ainsi qu'une foule
de prélats, de
bourgeois et de
petits nobles. Quant
au peuple, il était
acquis à la cause
héberienne depuis
que la famille était
devenue le porte
drapeau du Culte.
La pénible situation
de la ville trouva
un dénouement le
21e jour du VIIe GC
-1147. Ce
jour-là, Lucien de
Danielis fut
assassiné dans la
salle du Conseil par
un Sergent de Ville
aviné. Celui-ci -
comme par hasard -
était du parti
héberien. Mais on
camoufla fort
habilement ce crime
politique en drame
passionnel. On
l'attribua au fait
que Lucien de
Danielis avait
séduit la femme de
son bourreau.
La disparition de
Lucien de Danielis
simplifiait les
affaires de Saximar
d’Hebering. Elle le
laissait seul maître
de la ville.
L'arbitrage que le
Patriarche avait
rendu en sa faveur
avait beaucoup
contribué à
accroître sa
puissance. Pour
donner une base
légale à ses
prétentions sur le
Comté de Rochebury,
et aussi pour se
rallier le dernier
quarteron de
seigneurs qui
hésitaient encore à
prendre parti pour
lui, le premier
geste de Saximar fut
d'annoncer ses
fiançailles avec
Siléna d’Artwendor,
la petite nièce du
Duc Azarkah Ier, ce
qui laissait prévoir
une entente entre
les deux lignées.
Née à Akr en
-1159, Siléna
était alors âgée de
douze ans. Plusieurs
années
s'écouleraient donc
avant que le mariage
puisse être
consommé. Mais cela
importait peu. Cette
alliance n'était que
le premier jalon
d'une manoeuvre
beaucoup plus vaste.
Voyant que la
puissance de Saximar
d’Hébering ne
cessait de grandir,
le Duc trouva plus
sage de prendre
ouvertement fait et
cause pour lui, la
situation précaire
du Duché était telle
qu’il n’était pas
envisageable d’aller
contre la volonté de
la populations des
terres de l’Est.
Mais le Duc estima
prudent de
s'entourer
auparavant de
quelques
précautions. Il
demanda à Saximar de
respecter
l'intégralité du
patrimoine de la
dynastie aarkonienne;
de confirmer sa
vassalité ; de
renoncer au « droit
de dépouille » sur
la succession des
hauts nobles et de
reconnaître aux
autorités
religieuses d’Aarkonia
le droit exclusif de
nommer les clercs de
la chancellerie de
Rochebury. Saximar -
qui n'en était pas à
une promesse près -
accorda au Duc tout
ce que celui-ci lui
demandait.
Agréablement
surpris, Azarkah Ier
déclara alors que
Saximar était «
un homme selon son
coeur », et
l'invita à venir à
Aarkonia pour s'y
faire reconnaître
Comte de Rochebury.
C'était exactement
ce que Saximar
souhaitait.
Le fils d’Henri d’Hebering
se rendit donc à
Aarkonia, escorté de
forces militaires
disproportionnées
avec les exigences
de la cérémonie.
Leur ampleur étonna
tout le monde, car
personne n'avait
encore percé ses
desseins. Son
pèlerinage à
Aarkonia - tout
comme ses
fiançailles avec
Siléna d’Artwendor -
n'était qu'un
prélude à la
conquête et à
l'écrasement de ceux
qui ne le
soutenaient pas.
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