|
Le
brusque décès de
Bruno d’Hebering
et la disparition du
Patriarche
Urkilan de Racheau
avaient fait tomber
un grand poids des
épaules du Duc
Saargon Ier. Ils
lui laissaient les
coudées franches en
Aarkonie, son nom
resterait dans
l’histoire comme
celui dont la
réunion aarkonienne
était advenue, même
s’il avait du s’y
reprendre à deux
fois. Comme il se
sentait heureux, son
visage avait repris
son caractère
souriant. D'autant
plus qu'il venait
d'apprendre une
nouvelle qui le
comblait de joie :
un second fils lui
était né. C'était le
petit Sokkar.
Son premier enfant,
Kränor, était
un bâtard, que son
père ne devait
légitimer que le
VIIIe GC -22, pressé
par la nécessité de
recevoir un
successeur. Bien que
l'on ignore son lieu
et sa date de
naissance (que les
historiens situent
quelque part dans la
Marche de Matrane,
en -36 ou en -35),
on a certaines
raisons de croire
que sa mère était
Adélaïde, de
la Maison de Malaky.
L'histoire ne nous
dit pas comment
Saargon l'avait
connue, de sorte que
nous en sommes
réduits aux
conjectures. Ce que
nous savons, en
revanche, c'est que
le Duc adorait les
femmes et se passait
difficilement de
leur compagnie. En
campagne, comme
l'absence de son
épouse
Tania lui
pesait, il se
consolait dans
toutes sortes de
bras, même ceux de
religieuses.
La situation avait
de quoi choquer les
âmes les plus
pieuses et
traditionnelles.
Mais le Grand
Ordonnateur n’avait
jamais sermonné le
Duc de son attitude
inconvenante. «
C'était »,
nous dit Jacques de
Vallon, «
un bon et pieux
vieillard, très
simple et
bienveillant, qui
avait donné presque
tous ses biens aux
pauvres. »
Comme si souvent, un
Grand Ordonnateur «
religieux »
succédait à un Grand
Ordonnateur «
politique ». Le
Grand Ordonnateur
Sakeny
était en effet très
différent de son
prédécesseur. Il
n'était pas de
taille à porter sur
ses épaules
l'étonnant
échafaudage
d'équilibres qu’Ignascio
d’Alika
avait accumulés sur
les siennes et qui
avait fait planer
sur la Maison de
Malaky une
atmosphère d'orage.
Les nobles malakïens
n'en voulaient plus
: ils aspiraient à
la tranquillité. Par
ailleurs, Sakeny
avait été Vicomte à
Aarkonia lorsque,
encore enfant,
Saargon y avait été
définitivement
rapatrié sous
l’escorte du Baron
d’Hegwel,
Philippe d’Alther.
Il avait alors eu le
temps d'observer
Saargon et de se
prendre d'une
sincère affection
pour lui. Il était
donc peu probable
qu’il manifestât la
même intransigeance
que son prédécesseur
à l'égard de celui
qu'il appelait «
l’amical fougueux
».
Comme la situation
de Saargon Ier était
des plus enviables
et que partout son
autorité s’était
rétablie, qu'il
était à peu près
certain de pouvoir
compter sur le
concours des nobles
de tout le pays, le
fils d’Alkkan II
décida de
frapper un grand
coup et de répudier
une fois pour toutes
les concessions que
sa lignée et lui
avaient pu faire aux
nobles de l’Est,
notamment en ce qui
concernait la
séparation des
droits de perception
et de justice.
Le 23e jour du IVe
GC de l’An -15, la
quasi-totalité des
nobles se réunirent
en diète à Aarkonia
et prêtèrent à
l'unanimité serment
au Duc. Par là,
Saargon Ier assurait
à son fils la
succession du Duché.
A partir de ce jour
il cessa de faire
figurer au bas de
ses Décrétales la
mention «
Duc par la Grâce du
Roi et des Nobles de
toutes les terres d’Aarkonie
»; il ne se référa
plus qu'au Roi. Bien
que la partie
occidentale et
orientale de l’Aarkonie
restassent
administrativement
séparées, elles
étaient liées de
facto par cette «
union personnelle
».
Des siècles avaient
été nécessaires au
retour de l’unité,
rien qui vint de
l’intérieur ne
pourrait la briser
sous la
toute-puissante
autorité du Duc
Saargon Ier. Et nul
ne songeait que le
péril qui ferait
tout s’effondrer
viendrait de
l’extérieure.
|