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Non
seulement les forces
militaires de
Bruno d’Hebering
étaient détruites ou
dispersées; non
seulement ses
défenseurs les plus
valeureux, et les
quatre Chevaliers
qui avaient combattu
auprès de lui,
étaient morts ou
prisonniers, mais
ses alliés
l'abandonnaient l'un
après l'autre, comme
il avait lui-même
déserté le champ de
bataille lorsque les
Croisés du
Patriarche
finissaient de se
faire massacrer.
Les nobles de
Rochebury avaient
rompu leur alliance
avec lui; les barons
lui avaient tourné
le dos; même son
beau-père, le régent
de la ville, après
avoir longuement
hésité, s'était
résolu à traiter
directement avec le
Duc victorieux,
espérant éviter un
nouveau massacre. En
d'autres termes, sa
puissance politique
était réduite à
néant. Dépourvu de
tout, il s'était
réfugié à
Noir-Eaux,
espérant y être
favorablement
accueilli car la
majorité des
habitants ne
connaissait que son
pouvoir. Mais les
bourgeois de la
région se lassèrent
vite d'héberger
l'exilé sans sou ni
maille qui vivait à
leurs dépens et dont
la femme, toujours
plus écervelée, «
passait son temps à
perdre aux dés
l'argent qu'elle ne
possédait plus
».
Tandis que la
situation du Comte
Bruno d’Hebering
s'aggravait de jour
en jour, le Duc
Saargon Ier,
comblé de faveurs,
voyait s'ouvrir
devant lui toutes
les routes des
terres de l’Est. Le
Duc qui, moins de
quatre ans
auparavant, était
parti de Rochebury
les mains vides et
avec, pour tout
acquis, le mépris de
son vassal et la
morgue du
Patriarche, voyait
affluer de toutes
parts les offres de
service, les
subsides et les
hommages les plus
flatteurs. Sa
primauté en Aarkonie
était devenue si
évidente que presque
personne n'osait
plus la contester.
Rien ne semblait
pouvoir lui disputer
la direction de l’Aarkonie,
et sa réunion.
Chaque fois qu'il
approchait d'un
bourg, la population
accourait au-devant
de lui. Nobles et
villageois se
ralliaient de plus
en plus nombreux à
sa cause, partout,
on brûlait des croix
et ceux qui les
avaient servies.
Tous l'invitaient à
poursuivre sa
remontée vers l’Est
sans s'inquiéter de
son rival, Rochebury
lui avait fermé ses
portes. Mais le Duc
restait méfiant, il
avait déjà vaincu
une fois, et ses
ennemis s’étaient
relevés.
Lorsque le Duc parut
devant Rochebury,
les habitants de la
ville lui
déclarèrent qu'ils
acquitteraient des
frais de la campagne
militaire et lui
donneraient en outre
dix mille pièces
d’or comme gage de
leur fidélité. C’est
leur vie qu’ils
achetaient, sachant
bien quelles fautes
furent les leurs. Le
lendemain, tandis
que le petit-fils d’Alkkan
Ier se
présentait à une
porte de la ville,
le Patriarche
Urkilan de Racheau,
déguisé en pèlerin
de la Lumière,
s'enfuyait par une
autre. Le croyant,
indésirable et
presque vagabond, en
fut réduit à se
terrer dans les
profonds bois du
Nord.
Quelle ne fut pas
l’émotion de Saargon
Ier en voyant
apparaître dans le
flamboiement du
couchant, belle
comme une améthyste
sertie par la main
de la Lumière, l’Eglise
Donatia, enfin
débarrassée des
croix qui la
souillant depuis des
années. Arrivé au
sommet d'une hauteur
qui dominait la
ville, il s'arrêta
un long moment pour
contempler avec
recueillement cet
édifice sacré entre
tous où de nombreux
ducs avaient déjà
été couronnés et où
de nombreux autres
pourraient à nouveau
l'être.
Le surlendemain, le
Grand Ordonnateur
procéda au sacre de
Saargon Ier dans la
cité de Rochebury.
Certes, le Duc était
couronné de longue
date, mais il tenait
à ce que la
cérémonie se répète
dans l’église
Donatia. Un
couronnement investi
de toute sa
plénitude
sacramentelle.
Sans doute cette
cérémonie
n'était-elle pas
comparable, par le
faste, à celle qui
s'était déroulée
dans la cathédrale
d’Aarkonia le jour
de son accession au
pouvoir. Ici, pas de
fourmillement de
lumières entourant
le maître-autel
comme un buisson
ardent; pas de
mosaïques éclairant
les voûtes de
l'édifice de leur
rutilement doré. Le
décor était plus
simple, mais en même
temps plus auguste.
Un octogone reposant
sur huit piliers de
porphyre, peu
d'ornements, des
murs nus, mais au
centre de l'espace
un objet unique,
incomparable,
entouré d'une
vénération sans
pareille : le
mythique trône de
Sogard Ier,
éclairé par une
brassée de cierges
gros comme des
colonnes d'albâtre,
et qui répandaient
en brûlant une odeur
de miel. De tout
cela se dégageait
une atmosphère d'une
telle solennité que
si le couronnement
de Rochebury ne put
rivaliser par le
faste avec celui d’Aarkonia,
il le surpassa de
loin par la ferveur
mystique qu'il
suscita chez tous
ceux qui en furent
les témoins.
Que l'on y songe !
Depuis plusieurs
générations le Duché
était déchiré par
des querelles et des
rivalités sans nom.
Aarkoniens et
Heberiens
s'entre-tuaient pour
le moindre prétexte.
Et voilà
qu'apparaissait, en
provoquant partout
un tourbillon
d'allégresse, un
adonis à la
chevelure grisée et
au sourire radieux,
qui semblait
l'incarnation de la
renaissance ! Il
promettait de
restaurer l'unité du
Duché et de faire
régner partout la
prospérité et la
paix ! Son discours
n’était plus vengeur
comme il l’avait été
par le passé.
N'était-ce pas
suffisant pour
enflammer les
imaginations au
point de lui
attribuer tous les
pouvoirs ?
Lorsque Saargon Ier,
revêtu d'un manteau
de pourpre, eut
gravi les six
marches de marbre
accédant au trône,
lorsque le Grand
Ordonnateur eut posé
sur son front la
couronne incrustée
de perles, d’agates
et d’aigues-marines
portant sur le côté
droit un émail
représentant la
couronne de lauriers
aarkonienne,
lorsqu'il lui eut
remis le glaive et
le sceptre qui
l'investissaient de
la plénitude de la
puissance ducale et
que la chorale eut
entonné le Gloria
Nobilia, toute
l'assistance reprit
cet hymne en choeur
comme si le
couronnement de
Saargon eût
effectivement été le
premier.
Quand la messe fut
terminée, Saargon
Ier se leva et
déclara d'une voix
forte :
- «
Je jure de gouverner
le Duché dans un
esprit de justice et
d'équité, en
m'inspirant en
toutes choses de
l'exemple de Sogard
Ier, et de respecter
les traditions
établies par mes
ancêtres et
prédécesseurs...
»
Mais il ne put
terminer son
discours car sa voix
fut submergée par un
tonnerre
d'acclamations.
Surpris par cette
explosion de joie à
laquelle il ne
s'attendait pas,
Saargon laissa errer
un moment ses
regards sur
l'assistance, dont
tous les visages
étaient tournés vers
lui et semblaient
lui poser une
interrogation
muette. La foule
était composée de
prélats, de
dignitaires de tous
ordres et de
Prétoriens, dont la
taille était si
haute et les épaules
si larges qu'ils
semblaient plus
grands que nature.
Comme l'ovation se
prolongeait et que
l'émotion gagnait
les derniers rangs
de l'assistance, le
Duc comprit que les
mots ne suffisaient
pas, que ce que la
foule attendait de
lui c'était un geste
solennel. Mais
lequel ?
Par malheur, les
outrages des gens de
la Croix avaient
entamés les murs de
l’Eglise. Aussi le
Duc avait-il décidé
de faire restaurer
toute une partie de
l’édifice. Dans ce
dessein, il avait
fait confectionner,
par des orfèvres,
une superbe châsse
en or et en argent,
portant sur ses deux
flancs les effigies
de tous les ducs qui
avaient succédé au
premier d’entre eux,
sans en excepter la
sienne. Il avait
amené avec lui cette
pièce d'orfèvrerie
et l'avait fait
déposer non loin du
trône. Alors,
Saargon Ier
descendit lentement
les six marches du
trône. Il dégrafa
son lourd manteau de
pourpre, le tendit
au Grand Ordonnateur
; puis, comme saisi
par une inspiration
subite, il
s'approcha des
orfèvres qui
s’étaient affairés à
la restauration du
lieu. Empruntant son
marteau à l'un
d'eux, il se mit à
achever son travail,
en clouant lui-même
la châsse dans le
trône.
Médusée,
l'assistance se tut
et le regarda
faire... Chacun de
ses gestes était si
hiératique et si
majestueux qu'on eût
dit que la Lumière
même les lui
dictait.
Mais la reconquête
du Duc n'était pas
encore terminée,
malgré ses paroles
d’apaisement, il
entendait bien faire
rendre gorge à ses
deux vieux rivaux et
ne pas commettre la
même erreur que par
le passé en leur
laissant la vie
sauve. Après un
court séjour à
Fort-de-Vigie
où il reçut le
serment d'allégeance
de la population, il
reprit sa marche
vengeresse pour
débusquer les deux
félons. Mais deux
événements
inattendus
l’empêcheraient de
mener à bien ses
desseins : le
premier serait
heureux, le second
tragique.
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