Histoire de l'Aarkonie

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Saargon Ier sacré à Rochebury (-17)

 

 
 

 

Non seulement les forces militaires de Bruno d’Hebering étaient détruites ou dispersées; non seulement ses défenseurs les plus valeureux, et les quatre Chevaliers qui avaient combattu auprès de lui, étaient morts ou prisonniers, mais ses alliés l'abandonnaient l'un après l'autre, comme il avait lui-même déserté le champ de bataille lorsque les Croisés du Patriarche finissaient de se faire massacrer.

Les nobles de Rochebury avaient rompu leur alliance avec lui; les barons lui avaient tourné le dos; même son beau-père, le régent de la ville, après avoir longuement hésité, s'était résolu à traiter directement avec le Duc victorieux, espérant éviter un nouveau massacre. En d'autres termes, sa puissance politique était réduite à néant. Dépourvu de tout, il s'était réfugié à Noir-Eaux, espérant y être favorablement accueilli car la majorité des habitants ne connaissait que son pouvoir. Mais les bourgeois de la région se lassèrent vite d'héberger l'exilé sans sou ni maille qui vivait à leurs dépens et dont la femme, toujours plus écervelée, « passait son temps à perdre aux dés l'argent qu'elle ne possédait plus ».

Tandis que la situation du Comte Bruno d’Hebering s'aggravait de jour en jour, le Duc Saargon Ier, comblé de faveurs, voyait s'ouvrir devant lui toutes les routes des terres de l’Est. Le Duc qui, moins de quatre ans auparavant, était parti de Rochebury les mains vides et avec, pour tout acquis, le mépris de son vassal et la morgue du Patriarche, voyait affluer de toutes parts les offres de service, les subsides et les hommages les plus flatteurs. Sa primauté en Aarkonie était devenue si évidente que presque personne n'osait plus la contester. Rien ne semblait pouvoir lui disputer la direction de l’Aarkonie, et sa réunion. Chaque fois qu'il approchait d'un bourg, la population accourait au-devant de lui. Nobles et villageois se ralliaient de plus en plus nombreux à sa cause, partout, on brûlait des croix et ceux qui les avaient servies. Tous l'invitaient à poursuivre sa remontée vers l’Est sans s'inquiéter de son rival, Rochebury lui avait fermé ses portes. Mais le Duc restait méfiant, il avait déjà vaincu une fois, et ses ennemis s’étaient relevés.

Lorsque le Duc parut devant Rochebury, les habitants de la ville lui déclarèrent qu'ils acquitteraient des frais de la campagne militaire et lui donneraient en outre dix mille pièces d’or comme gage de leur fidélité. C’est leur vie qu’ils achetaient, sachant bien quelles fautes furent les leurs. Le lendemain, tandis que le petit-fils d’Alkkan Ier se présentait à une porte de la ville, le Patriarche Urkilan de Racheau, déguisé en pèlerin de la Lumière, s'enfuyait par une autre. Le croyant, indésirable et presque vagabond, en fut réduit à se terrer dans les profonds bois du Nord.

Quelle ne fut pas l’émotion de Saargon Ier en voyant apparaître dans le flamboiement du couchant, belle comme une améthyste sertie par la main de la Lumière, l’Eglise Donatia, enfin débarrassée des croix qui la souillant depuis des années. Arrivé au sommet d'une hauteur qui dominait la ville, il s'arrêta un long moment pour contempler avec recueillement cet édifice sacré entre tous où de nombreux ducs avaient déjà été couronnés et où de nombreux autres pourraient à nouveau l'être.

Le surlendemain, le Grand Ordonnateur procéda au sacre de Saargon Ier dans la cité de Rochebury. Certes, le Duc était couronné de longue date, mais il tenait à ce que la cérémonie se répète dans l’église Donatia. Un couronnement investi de toute sa plénitude sacramentelle.

Sans doute cette cérémonie n'était-elle pas comparable, par le faste, à celle qui s'était déroulée dans la cathédrale d’Aarkonia le jour de son accession au pouvoir. Ici, pas de fourmillement de lumières entourant le maître-autel comme un buisson ardent; pas de mosaïques éclairant les voûtes de l'édifice de leur rutilement doré. Le décor était plus simple, mais en même temps plus auguste. Un octogone reposant sur huit piliers de porphyre, peu d'ornements, des murs nus, mais au centre de l'espace un objet unique, incomparable, entouré d'une vénération sans pareille : le mythique trône de Sogard Ier, éclairé par une brassée de cierges gros comme des colonnes d'albâtre, et qui répandaient en brûlant une odeur de miel. De tout cela se dégageait une atmosphère d'une telle solennité que si le couronnement de Rochebury ne put rivaliser par le faste avec celui d’Aarkonia, il le surpassa de loin par la ferveur mystique qu'il suscita chez tous ceux qui en furent les témoins.

Que l'on y songe ! Depuis plusieurs générations le Duché était déchiré par des querelles et des rivalités sans nom. Aarkoniens et Heberiens s'entre-tuaient pour le moindre prétexte. Et voilà qu'apparaissait, en provoquant partout un tourbillon d'allégresse, un adonis à la chevelure grisée et au sourire radieux, qui semblait l'incarnation de la renaissance ! Il promettait de restaurer l'unité du Duché et de faire régner partout la prospérité et la paix ! Son discours n’était plus vengeur comme il l’avait été par le passé. N'était-ce pas suffisant pour enflammer les imaginations au point de lui attribuer tous les pouvoirs ?

Lorsque Saargon Ier, revêtu d'un manteau de pourpre, eut gravi les six marches de marbre accédant au trône, lorsque le Grand Ordonnateur eut posé sur son front la couronne incrustée de perles, d’agates et d’aigues-marines portant sur le côté droit un émail représentant la couronne de lauriers aarkonienne, lorsqu'il lui eut remis le glaive et le sceptre qui l'investissaient de la plénitude de la puissance ducale et que la chorale eut entonné le Gloria Nobilia, toute l'assistance reprit cet hymne en choeur comme si le couronnement de Saargon eût effectivement été le premier.

Quand la messe fut terminée, Saargon Ier se leva et déclara d'une voix forte :

- « Je jure de gouverner le Duché dans un esprit de justice et d'équité, en m'inspirant en toutes choses de l'exemple de Sogard Ier, et de respecter les traditions établies par mes ancêtres et prédécesseurs... »

Mais il ne put terminer son discours car sa voix fut submergée par un tonnerre d'acclamations. Surpris par cette explosion de joie à laquelle il ne s'attendait pas, Saargon laissa errer un moment ses regards sur l'assistance, dont tous les visages étaient tournés vers lui et semblaient lui poser une interrogation muette. La foule était composée de prélats, de dignitaires de tous ordres et de Prétoriens, dont la taille était si haute et les épaules si larges qu'ils semblaient plus grands que nature. Comme l'ovation se prolongeait et que l'émotion gagnait les derniers rangs de l'assistance, le Duc comprit que les mots ne suffisaient pas, que ce que la foule attendait de lui c'était un geste solennel. Mais lequel ?

Par malheur, les outrages des gens de la Croix avaient entamés les murs de l’Eglise. Aussi le Duc avait-il décidé de faire restaurer toute une partie de l’édifice. Dans ce dessein, il avait fait confectionner, par des orfèvres, une superbe châsse en or et en argent, portant sur ses deux flancs les effigies de tous les ducs qui avaient succédé au premier d’entre eux, sans en excepter la sienne. Il avait amené avec lui cette pièce d'orfèvrerie et l'avait fait déposer non loin du trône. Alors, Saargon Ier descendit lentement les six marches du trône. Il dégrafa son lourd manteau de pourpre, le tendit au Grand Ordonnateur ; puis, comme saisi par une inspiration subite, il s'approcha des orfèvres qui s’étaient affairés à la restauration du lieu. Empruntant son marteau à l'un d'eux, il se mit à achever son travail, en clouant lui-même la châsse dans le trône.

Médusée, l'assistance se tut et le regarda faire... Chacun de ses gestes était si hiératique et si majestueux qu'on eût dit que la Lumière même les lui dictait.

Mais la reconquête du Duc n'était pas encore terminée, malgré ses paroles d’apaisement, il entendait bien faire rendre gorge à ses deux vieux rivaux et ne pas commettre la même erreur que par le passé en leur laissant la vie sauve. Après un court séjour à Fort-de-Vigie où il reçut le serment d'allégeance de la population, il reprit sa marche vengeresse pour débusquer les deux félons. Mais deux événements inattendus l’empêcheraient de mener à bien ses desseins : le premier serait heureux, le second tragique.