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Enfermé
dans son manoir de
Noir-Eaux,
Bruno d’Hebering
était à l'agonie.
Tous les malheurs du
monde semblaient
s'être abattus sur
lui. Ses forces
militaires étaient
anéanties. Ses
alliés l'avaient
abandonné : les gens
de la croix
semblaient avoir
disparus en même
temps que leur
Patriarche.
Son mariage était
demeuré stérile. Il
mourait seul, sans
héritier, sans même
la présence de son
bâtard pour le
consoler de sa
détresse.
De plus, le souvenir
de la défaite qu'il
avait subie au
Val-de-Travers
avait fait chavirer
son équilibre
mental. Errant comme
un possédé dans la
salle des gardes de
son manoir, il y
menait une vie de
pénitent et de
reclus. Les fenêtres
obturées, les murs
tendus de draperies
noires, éclairé jour
et nuit par la seule
lueur des cierges,
il s'accusait de
tous les péchés et
implorait le
Prophète à grands
cris de mettre fin à
son calvaire. Les
quelques serviteurs
qui restaient à ses
côtés étaient
surpris de cette
dévotion soudaine à
une foi qui, toute
sa vie, ne l’avait
intéressée que pour
les avantages
politiques qu’elle
offrait. Dans
l'intervalle de ses
supplications, il
adjurait le Duc de
lever l'interdit qui
pèserait sur ses
ossements, même
après sa mort, pour
lui permettre d'être
enseveli à Rochebury.
L’héritier des
Hebering avait perdu
la tête.
Comme ses cris de
douleur restaient
sans écho, il fit
venir des paysans
d'une ferme voisine
et leur enjoignit de
le flageller jusqu'à
ce que mort
s'ensuive. «
Plus fort, encore
plus fort »,
hurlait-il, le corps
ruisselant de sang,
tandis que ses
bourreaux
s’horrifiait de ce
que l’ancien noble
était devenu. Cette
volonté
d'autodestruction
avait quelque chose
de démentiel. Enfin,
à bout de forces et
n'étant plus qu'une
loque sanguinolente,
il s'écroula sur le
pavement de grès et
rendit le dernier
soupir.
Peut-être, avant
d'expirer, eut-il le
temps d'évoquer un
épisode de son
passé. La scène
remontait au
printemps de l’an
-38. Il
traversait le Comté
de Rochebury, allant
à l’Eglise Donatia
pour se faire
sacrer. Il était, à
cette époque, au
faîte de sa
carrière. Le
Patriarche secondait
ses desseins; l’Aarkonie
se donnait à lui ;
il projetait de
poser sur son front
la couronne ducale
que sa famille
convoitait depuis
des siècles. Déjà
d'autres rêves
hantaient son esprit
: la possession d’Aarkonia
et, peut-être, le
démembrement de la
dynastie d’Aarkonie.
Il voyageait en
grand arroi et tout
le monde accourait
des environs pour
admirer son cortège.
Or, un jour qu'il
traversait ses
terres, près de la
petite ville de
Nois, un
homme aux pieds nus
s'était détaché de
l'assistance. A l’Heberien
orgueilleux qui
passait dans toute
sa gloire, l'homme,
élevant la voix,
rappela que «
les honneurs de ce
monde n'étaient que
provisoires et qu'il
ne fallait point
compter sur eux
». Ayant
prononcé ces mots,
le messager inconnu
avait disparu dans
la foule. Il était
retourné vers celui
qui l'avait envoyé.
Or cet homme était
un serviteur du
Culte, qui vivait
non loin de là avec
quelques fidèles
humbles comme lui,
sous une hutte de
branchages, dans
l'ascèse et la
prière; un homme
dont le vieux
Patriarche
Urkilan de Racheau
ferait, vingt-trois
ans plus tard et
dans le secret de
bois profonds, son
successeur.
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