Histoire de l'Aarkonie

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Le dernier Heberien s’éteint (-16)

Document de l'historien aarkonien Killy Menson

 
 

 

Enfermé dans son manoir de Noir-Eaux, Bruno d’Hebering était à l'agonie. Tous les malheurs du monde semblaient s'être abattus sur lui. Ses forces militaires étaient anéanties. Ses alliés l'avaient abandonné : les gens de la croix semblaient avoir disparus en même temps que leur Patriarche. Son mariage était demeuré stérile. Il mourait seul, sans héritier, sans même la présence de son bâtard pour le consoler de sa détresse.

De plus, le souvenir de la défaite qu'il avait subie au Val-de-Travers avait fait chavirer son équilibre mental. Errant comme un possédé dans la salle des gardes de son manoir, il y menait une vie de pénitent et de reclus. Les fenêtres obturées, les murs tendus de draperies noires, éclairé jour et nuit par la seule lueur des cierges, il s'accusait de tous les péchés et implorait le Prophète à grands cris de mettre fin à son calvaire. Les quelques serviteurs qui restaient à ses côtés étaient surpris de cette dévotion soudaine à une foi qui, toute sa vie, ne l’avait intéressée que pour les avantages politiques qu’elle offrait. Dans l'intervalle de ses supplications, il adjurait le Duc de lever l'interdit qui pèserait sur ses ossements, même après sa mort, pour lui permettre d'être enseveli à Rochebury. L’héritier des Hebering avait perdu la tête.

Comme ses cris de douleur restaient sans écho, il fit venir des paysans d'une ferme voisine et leur enjoignit de le flageller jusqu'à ce que mort s'ensuive. « Plus fort, encore plus fort », hurlait-il, le corps ruisselant de sang, tandis que ses bourreaux s’horrifiait de ce que l’ancien noble était devenu. Cette volonté d'autodestruction avait quelque chose de démentiel. Enfin, à bout de forces et n'étant plus qu'une loque sanguinolente, il s'écroula sur le pavement de grès et rendit le dernier soupir.

Peut-être, avant d'expirer, eut-il le temps d'évoquer un épisode de son passé. La scène remontait au printemps de l’an -38. Il traversait le Comté de Rochebury, allant à l’Eglise Donatia pour se faire sacrer. Il était, à cette époque, au faîte de sa carrière. Le Patriarche secondait ses desseins; l’Aarkonie se donnait à lui ; il projetait de poser sur son front la couronne ducale que sa famille convoitait depuis des siècles. Déjà d'autres rêves hantaient son esprit : la possession d’Aarkonia et, peut-être, le démembrement de la dynastie d’Aarkonie. Il voyageait en grand arroi et tout le monde accourait des environs pour admirer son cortège. Or, un jour qu'il traversait ses terres, près de la petite ville de Nois, un homme aux pieds nus s'était détaché de l'assistance. A l’Heberien orgueilleux qui passait dans toute sa gloire, l'homme, élevant la voix, rappela que « les honneurs de ce monde n'étaient que provisoires et qu'il ne fallait point compter sur eux ». Ayant prononcé ces mots, le messager inconnu avait disparu dans la foule. Il était retourné vers celui qui l'avait envoyé. Or cet homme était un serviteur du Culte, qui vivait non loin de là avec quelques fidèles humbles comme lui, sous une hutte de branchages, dans l'ascèse et la prière; un homme dont le vieux Patriarche Urkilan de Racheau ferait, vingt-trois ans plus tard et dans le secret de bois profonds, son successeur.