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Bruno
d’Hebering
quitta
Noir-Eaux
vers la fin du IVe
GC. Il chevaucha
avec sa poignée de
chevaliers appuyé de
chariots loués, car
il n'avait pas les
moyens d'en acheter.
A ses côtés se
trouvait le
Capitaine Bérard de
Fala.
Bérard avait fait
partie du Conseil
héberien depuis -43.
Pas assez pour avoir
connu l'enfance de
Bruno; assez
cependant pour avoir
observé les
difficultés qu'il
avait eu à affronter
depuis sa majorité
et la façon
magistrale dont il
s'en était tiré. Une
grande amitié se
noua entre les deux
hommes au cours de
ce premier voyage,
une amitié faite
d'affectueuse
admiration qui ne
devait jamais se
démentir. Bruno
allait sur ses vingt
ans; Bérard en avait
trente-cinq. Sa
chevelure argentée
le faisait paraître
plus vieux que son
âge, ce qui donnait
à ses conseils un
surcroît d'autorité.
Il demeura fidèle à
son maître jusqu'à
la fin de ses jours
et l'assista dans
ses derniers
moments, si bien que
Bruno, qui était
pourtant avare de
compliments, dira de
lui : «
Il a été à mes côtés
dans tous les
moments difficiles
de ma vie et il a eu
beaucoup à souffrir
à cause de moi.
»
La traversée des
terres s'avérait
difficile. Tous les
bourgs n’étaient
plus aussi soumis à
l’autorité des
Hebering, les
terribles
représailles de
Saargon Ier
avaient affaiblies
bien des cœurs.
Certains pensaient
que la seule
cessation possible
des hostilités
passait par une
entente avec le Duc,
d’autres, nombreux,
pensaient que le
Culte était capable
de mener seul sa
croisade contre les
impies, sans soutien
de nobliaux. Aussi
s'agissait-il
d'éviter les lieux
d’hostilité pour
atteindre sans trop
d'encombre les
territoires des
bourgs qui lui
étaient favorables.
Procédant par
zigzags, Bruno et sa
petite escorte
arrivèrent, à l'aube
du 10e jour du Ve
GC, au bord de l’Areuse,
une petite rivière
qui séparait les
terres des
Blöchinger de
celles des
Rateni. Là,
embusquée dans un
bois, les attendait
une assez forte
troupe commandée par
le podestat local,
un magistrat à la
solde du Duc. Ce
dernier avait reçu
de ses chefs l'ordre
d'empêcher Bruno de
franchir le cours
d'eau et de le
capturer à tout
prix. Malgré ses
précautions,
l’héritier des
Hebering était tombé
dans un piège.
Sans même attendre
le lever du soleil,
tant il était sûr de
son affaire, le
podestat aarkonien
fonça sur la colonne
héberienne. D'un
coup d'oeil, Bruno
mesura le danger. Il
n'avait qu'une
chance sur dix d'en
réchapper. Mais il
ne perdit pas son
sang-froid. Sautant
sur le dos d'un
cheval sans prendre
le temps de le
seller, il lui fit
traverser la rivière
à la nage et parvint
sur l'autre rive où
les hommes des
Rateni
l'accueillirent avec
des cris de joie.
Les membres de son
escorte suivirent
son exemple. Bruno
était sauvé! Il ne
resta plus aux
Blöchinger qu'à
faire demi-tour et à
regagner leur bourg
où le podestat
déclara, pour
masquer son dépit,
qu' «
il avait obligé le
galopin de Noir-Eaux
à laver sa culotte
dans les eaux de l’Areuse
».
De plus en plus
confiant en sa bonne
étoile, Bruno
poursuivit son
avance en direction
de Rochebury. Mais
arrivé près de la
ville, il se heurta
à un nouvel
obstacle. Un
Syndicat de mineurs
avait massé toutes
ses forces en
travers du chemin
pour lui en
interdire le
passage. Ces troupes
représentaient un
danger d'autant plus
grand qu'elles
étaient formées de
montagnards aguerris
et, de part et
d'autre de la
vallée, adossés à
des falaises
abruptes. Ils
avaient soufferts
des années de
conflits entre l’est
et l’ouest de l’Aarkonie
et étaient hostiles
à une reprise des
activités
militaires. Vouloir
se forcer un chemin
à travers cette
muraille humaine
hérissée de fer
était impensable.
Bruno n'insista pas.
Infléchissant son
parcours, il passa
plus à l’est.
Résolument
héberienne, la cité
de Rochebury
accueillit Bruno
avec tout le faste
possible et le
traita comme s'il
eût été déjà
couronné Duc. En
échange, elle
comptait obtenir de
lui que le Culte
devint religion
officielle et que la
tête du Duc Saargon
Ier soit érigé en
haut d’une pique
pour les outrages
qu’il avait fait
subir à la Cité.
Aussi Bruno
d’Hebering, dès son
arrivée, fut-il
accueilli avec
faveur. La foule
massée dans les
ruelles et tout le
long de son parcours
acclama longuement
l' «
enfant de Noir-Eaux
». (On
s'étonne de cette
dénomination qui
revient constamment
sous la plume des
chroniqueurs, car
Bruno était né à
Rochebury, mais elle
semble s'être
imposée d'elle-même
aux imaginations
parce qu'elle
évoquait tous les
charmes du « Pays du
Bas »). A travers
des rues pavoisées
et décorées de
tapisseries, on le
conduisit à l’Eglise
Donatia, une
des plus somptueuse
d’Aarkonie depuis
que le Culte s’y
était réinstallé.
Coiffé d'une haute
tiare blanche
cerclée d'une
couronne cruciforme,
le Patriarche
Urkilan de Racheau
tend à Bruno
d’Hebering un visage
lourd et dominateur.
Ses lèvres minces et
méprisantes, son
menton volontaire,
ses paupières
tombantes et son
regard oblique ne
sont pas ceux d'un
mystique. Ce sont
plutôt les traits
d'un homme politique
formidablement
averti des pièges de
ce monde. Il sait
que le jeune homme
qui se tient devant
lui - et dont il a
longtemps été le
tuteur - est
entièrement entre
ses mains; que même
le titre comtale qui
lui revient, il ne
peut l'obtenir que
grâce à sa
protection. Aussi
est-il décidé à
tirer tout le profit
possible de cette
situation. Entre le
jeune héritier et le
chef du Culte,
l'inégalité est si
flagrante que ce
dernier n'éprouve
même pas le besoin
d'user de
ménagements.
D’abord, il lui
impose une sorte de
serment d'allégeance
dont on a retrouvé
une partie du long
texte dans les
archives de
Rochebury:
«
Nous abandonnons à
Vous, Prophète, et
aux Patriarches du
Culte, toutes les
choses spirituelles,
et il convient que
tout ce qui
appartient au
temporel reçoive sa
direction du
spirituel. Nous Vous
prêterons une aide
efficace pour
extirper l'hérésie;
nous respecterons la
liberté et la
sécurité des
possessions que le
Culte a déjà
récupérées et Nous
Vous promettons de
bonne foi de Vous
aider à récupérer
les autres. »
Bruno d’Hebering
écoute en silence
cette interminable
litanie à laquelle
il ne prête qu'une
attention distraite.
En face du
Patriarche
grisonnant, il
paraît plus jeune
que jamais. Avec son
teint clair, ses
cheveux flottants et
ses yeux rieurs, on
aurait peine à
croire qu'il n'a pas
encore trente ans si
son corps bien
découplé n'était
déjà celui d'un
homme. Il accepte,
en croyant fidèle,
sans même les
discuter, toutes les
conditions du
Patriarche. Mieux
encore : il les
écoute avec un
sourire teinté
d'ironie, comme si
Urkilan de Racheau
n'était qu'un
vieillard cupide,
uniquement préoccupé
d'accroître ses
biens terrestres.
Bruno d’Hebering
a-t-il bien mesuré
la portée de ses
engagements ? Est-il
résolu à respecter
ce marché léonin ?
Une lueur
d'inquiétude passe
dans les yeux du
Patriarche. Il
flaire le danger et
- comme toujours -
le danger le
stimule. Il est bien
trop avisé pour ne
pas s'apercevoir que
son interlocuteur
dissimule lui aussi
le fond de sa
pensée. Il en
éprouve aussitôt un
surcroît d'estime
pour le jeune Bruno.
Malgré son jeune
âge, il n'est pas
sans défense ! Le
Patriarche Urkilan a
profité de cette
instant solennel
pour le jauger et
s'est aperçu avec
plaisir qu'il
portait en lui les
qualités innées d'un
homme de pouvoir :
l'art de masquer ses
desseins, une grande
maîtrise de soi-même
et une volonté
indomptable. S'il
renonce à le forcer
dans ses derniers
retranchements,
c'est qu'il devine
que cela ne
servirait à rien.
Pourquoi ? Parce
qu'il sait que lui
non plus ne dit pas
toute la vérité.
Il a traité Bruno
d’Hebering en
quantité
négligeable, comme
s’il se trouvait
entièrement à sa
merci. Or, c'est
faux! Il en a un
besoin pressant.
Bruno est le seul
homme sur
l'échiquier
politique qui puisse
le débarrasser de
celui qui est devenu
son pire ennemi :
Saargon Ier, le Duc
d’Aarkonie. S'il
n'en était pas
ainsi, aurait-il
pris la peine de le
faire désigner comme
son représentant
temporel par une
assemblée de
Prêtres, réunis en
conclave à Rochebury
? Et puis, la
population de la
cité ne vient-elle
pas de l'acclamer
spontanément,
confirmant ainsi son
titre de Comte ? Ces
aspects de la
question, que le
Patriarche se garde
d'évoquer,
rééquilibrent leurs
forces, et Bruno
d’Hebering ne
l'ignore pas. Le
Patriarche lui sait
gré de ne pas avoir
soulevé ces
arguments au cours
de leur rencontre,
car cela l'aurait
mis dans un profond
embarras. Aussi
n'a-t-il qu'une hâte
: mettre fin à
l'entretien avant
que son
interlocuteur ne
reprenne l'avantage.
- «
Approchez-vous, mon
fils », lui
dit le Patriarche, «
je vais vous donner
ma bénédiction
», en posant sur lui
un regard ophidien
qui semble démentir
l'onction de son
geste.
Bruno s'agenouille,
le temps d'un signe
de croix. Puis, il
se relève. Un
sourire
indéfinissable
flotte sur ses
lèvres. La
bénédiction
patriarcale n’est
pas la seule chose
qui lui importe. Il
lui assure des
troupes et des
subsides que sa
noblesse ne peut lui
fournir, c'est le
seul viatique
susceptible de
l'aider dans sa
tâche. A présent,
rien ne l'empêche de
poursuivre sa
remontée vers
l’ouest et de
reprendre le
flambeau que Saargon
Ier croyait avoir
éteint par le
massacre.
Lorsque le
Patriarche Urkilan
de Racheau et Bruno
d’Hebering se
séparent sur le
seuil de l’Eglise de
Rochebury, ils ne
savent - ni l'un ni
l'autre - que leur
vieille opposition
serait bientôt la
cause de leur chute.
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