Histoire de l'Aarkonie

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Sacre de Bruno d’Hebering (An -38)

 

 
 

 

Bruno d’Hebering quitta Noir-Eaux vers la fin du IVe GC. Il chevaucha avec sa poignée de chevaliers appuyé de chariots loués, car il n'avait pas les moyens d'en acheter. A ses côtés se trouvait le Capitaine Bérard de Fala.

Bérard avait fait partie du Conseil héberien depuis -43. Pas assez pour avoir connu l'enfance de Bruno; assez cependant pour avoir observé les difficultés qu'il avait eu à affronter depuis sa majorité et la façon magistrale dont il s'en était tiré. Une grande amitié se noua entre les deux hommes au cours de ce premier voyage, une amitié faite d'affectueuse admiration qui ne devait jamais se démentir. Bruno allait sur ses vingt ans; Bérard en avait trente-cinq. Sa chevelure argentée le faisait paraître plus vieux que son âge, ce qui donnait à ses conseils un surcroît d'autorité. Il demeura fidèle à son maître jusqu'à la fin de ses jours et l'assista dans ses derniers moments, si bien que Bruno, qui était pourtant avare de compliments, dira de lui : « Il a été à mes côtés dans tous les moments difficiles de ma vie et il a eu beaucoup à souffrir à cause de moi. »

La traversée des terres s'avérait difficile. Tous les bourgs n’étaient plus aussi soumis à l’autorité des Hebering, les terribles représailles de Saargon Ier avaient affaiblies bien des cœurs. Certains pensaient que la seule cessation possible des hostilités passait par une entente avec le Duc, d’autres, nombreux, pensaient que le Culte était capable de mener seul sa croisade contre les impies, sans soutien de nobliaux. Aussi s'agissait-il d'éviter les lieux d’hostilité pour atteindre sans trop d'encombre les territoires des bourgs qui lui étaient favorables.

Procédant par zigzags, Bruno et sa petite escorte arrivèrent, à l'aube du 10e jour du Ve GC, au bord de l’Areuse, une petite rivière qui séparait les terres des Blöchinger de celles des Rateni. Là, embusquée dans un bois, les attendait une assez forte troupe commandée par le podestat local, un magistrat à la solde du Duc. Ce dernier avait reçu de ses chefs l'ordre d'empêcher Bruno de franchir le cours d'eau et de le capturer à tout prix. Malgré ses précautions, l’héritier des Hebering était tombé dans un piège.

Sans même attendre le lever du soleil, tant il était sûr de son affaire, le podestat aarkonien fonça sur la colonne héberienne. D'un coup d'oeil, Bruno mesura le danger. Il n'avait qu'une chance sur dix d'en réchapper. Mais il ne perdit pas son sang-froid. Sautant sur le dos d'un cheval sans prendre le temps de le seller, il lui fit traverser la rivière à la nage et parvint sur l'autre rive où les hommes des Rateni l'accueillirent avec des cris de joie. Les membres de son escorte suivirent son exemple. Bruno était sauvé! Il ne resta plus aux Blöchinger qu'à faire demi-tour et à regagner leur bourg où le podestat déclara, pour masquer son dépit, qu' « il avait obligé le galopin de Noir-Eaux à laver sa culotte dans les eaux de l’Areuse ».

De plus en plus confiant en sa bonne étoile, Bruno poursuivit son avance en direction de Rochebury. Mais arrivé près de la ville, il se heurta à un nouvel obstacle. Un Syndicat de mineurs avait massé toutes ses forces en travers du chemin pour lui en interdire le passage. Ces troupes représentaient un danger d'autant plus grand qu'elles étaient formées de montagnards aguerris et, de part et d'autre de la vallée, adossés à des falaises abruptes. Ils avaient soufferts des années de conflits entre l’est et l’ouest de l’Aarkonie et étaient hostiles à une reprise des activités militaires. Vouloir se forcer un chemin à travers cette muraille humaine hérissée de fer était impensable. Bruno n'insista pas. Infléchissant son parcours, il passa plus à l’est.

Résolument héberienne, la cité de Rochebury accueillit Bruno avec tout le faste possible et le traita comme s'il eût été déjà couronné Duc. En échange, elle comptait obtenir de lui que le Culte devint religion officielle et que la tête du Duc Saargon Ier soit érigé en haut d’une pique pour les outrages qu’il avait fait subir à la Cité. Aussi Bruno d’Hebering, dès son arrivée, fut-il accueilli avec faveur. La foule massée dans les ruelles et tout le long de son parcours acclama longuement l' « enfant de Noir-Eaux ». (On s'étonne de cette dénomination qui revient constamment sous la plume des chroniqueurs, car Bruno était né à Rochebury, mais elle semble s'être imposée d'elle-même aux imaginations parce qu'elle évoquait tous les charmes du « Pays du Bas »). A travers des rues pavoisées et décorées de tapisseries, on le conduisit à l’Eglise Donatia, une des plus somptueuse d’Aarkonie depuis que le Culte s’y était réinstallé.

Coiffé d'une haute tiare blanche cerclée d'une couronne cruciforme, le Patriarche Urkilan de Racheau tend à Bruno d’Hebering un visage lourd et dominateur. Ses lèvres minces et méprisantes, son menton volontaire, ses paupières tombantes et son regard oblique ne sont pas ceux d'un mystique. Ce sont plutôt les traits d'un homme politique formidablement averti des pièges de ce monde. Il sait que le jeune homme qui se tient devant lui - et dont il a longtemps été le tuteur - est entièrement entre ses mains; que même le titre comtale qui lui revient, il ne peut l'obtenir que grâce à sa protection. Aussi est-il décidé à tirer tout le profit possible de cette situation. Entre le jeune héritier et le chef du Culte, l'inégalité est si flagrante que ce dernier n'éprouve même pas le besoin d'user de ménagements. D’abord, il lui impose une sorte de serment d'allégeance dont on a retrouvé une partie du long texte dans les archives de Rochebury:

« Nous abandonnons à Vous, Prophète, et aux Patriarches du Culte, toutes les choses spirituelles, et il convient que tout ce qui appartient au temporel reçoive sa direction du spirituel. Nous Vous prêterons une aide efficace pour extirper l'hérésie; nous respecterons la liberté et la sécurité des possessions que le Culte a déjà récupérées et Nous Vous promettons de bonne foi de Vous aider à récupérer les autres. »

Bruno d’Hebering écoute en silence cette interminable litanie à laquelle il ne prête qu'une attention distraite. En face du Patriarche grisonnant, il paraît plus jeune que jamais. Avec son teint clair, ses cheveux flottants et ses yeux rieurs, on aurait peine à croire qu'il n'a pas encore trente ans si son corps bien découplé n'était déjà celui d'un homme. Il accepte, en croyant fidèle, sans même les discuter, toutes les conditions du Patriarche. Mieux encore : il les écoute avec un sourire teinté d'ironie, comme si Urkilan de Racheau n'était qu'un vieillard cupide, uniquement préoccupé d'accroître ses biens terrestres.

Bruno d’Hebering a-t-il bien mesuré la portée de ses engagements ? Est-il résolu à respecter ce marché léonin ? Une lueur d'inquiétude passe dans les yeux du Patriarche. Il flaire le danger et - comme toujours - le danger le stimule. Il est bien trop avisé pour ne pas s'apercevoir que son interlocuteur dissimule lui aussi le fond de sa pensée. Il en éprouve aussitôt un surcroît d'estime pour le jeune Bruno. Malgré son jeune âge, il n'est pas sans défense ! Le Patriarche Urkilan a profité de cette instant solennel pour le jauger et s'est aperçu avec plaisir qu'il portait en lui les qualités innées d'un homme de pouvoir : l'art de masquer ses desseins, une grande maîtrise de soi-même et une volonté indomptable. S'il renonce à le forcer dans ses derniers retranchements, c'est qu'il devine que cela ne servirait à rien. Pourquoi ? Parce qu'il sait que lui non plus ne dit pas toute la vérité.

Il a traité Bruno d’Hebering en quantité négligeable, comme s’il se trouvait entièrement à sa merci. Or, c'est faux! Il en a un besoin pressant. Bruno est le seul homme sur l'échiquier politique qui puisse le débarrasser de celui qui est devenu son pire ennemi : Saargon Ier, le Duc d’Aarkonie. S'il n'en était pas ainsi, aurait-il pris la peine de le faire désigner comme son représentant temporel par une assemblée de Prêtres, réunis en conclave à Rochebury ? Et puis, la population de la cité ne vient-elle pas de l'acclamer spontanément, confirmant ainsi son titre de Comte ? Ces aspects de la question, que le Patriarche se garde d'évoquer, rééquilibrent leurs forces, et Bruno d’Hebering ne l'ignore pas. Le Patriarche lui sait gré de ne pas avoir soulevé ces arguments au cours de leur rencontre, car cela l'aurait mis dans un profond embarras. Aussi n'a-t-il qu'une hâte : mettre fin à l'entretien avant que son interlocuteur ne reprenne l'avantage.

- « Approchez-vous, mon fils », lui dit le Patriarche, « je vais vous donner ma bénédiction », en posant sur lui un regard ophidien qui semble démentir l'onction de son geste.

Bruno s'agenouille, le temps d'un signe de croix. Puis, il se relève. Un sourire indéfinissable flotte sur ses lèvres. La bénédiction patriarcale n’est pas la seule chose qui lui importe. Il lui assure des troupes et des subsides que sa noblesse ne peut lui fournir, c'est le seul viatique susceptible de l'aider dans sa tâche. A présent, rien ne l'empêche de poursuivre sa remontée vers l’ouest et de reprendre le flambeau que Saargon Ier croyait avoir éteint par le massacre.

Lorsque le Patriarche Urkilan de Racheau et Bruno d’Hebering se séparent sur le seuil de l’Eglise de Rochebury, ils ne savent - ni l'un ni l'autre - que leur vieille opposition serait bientôt la cause de leur chute.