Histoire de l'Aarkonie

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Le Patriarche Urkilan de Racheau

 

 
 

 

Notre Patriarche Urkilan de Racheau et ses fidèles se mirent en route aux premiers jours du VIIIe GC. Leur mission de reconversion prenait une nouvelle ampleur, elle quitterait bientôt le seul spirituel pour heurter les prétentions temporelles des nobles aarkoniens. Ils se dirigèrent vers Rochebury par la vallée de Noir-Eaux. Partout, sur leur passage, se renouvelait la même scène. Chaque fois qu'ils approchaient d'un bourg ou d’un hameau, la population leur en ouvrait les portes et accourait au-devant d'eux pour les acclamer, les couronner de fleurs et se joindre à leur cortège jusqu'au bourg suivant. A force de se répéter, cet élan prenait chaque jour plus d'ampleur et acquérait une signification politique qui faisait fondre l'opposition nobiliaire comme neige au soleil. Tous accueillaient le Patriarche comme un nouveau Messie; chacun voyait en lui le prince du Bien, l'annonciateur du printemps et le représentant du Prophète éternel. Les prédictions que les thaumaturges avaient formulées à sa naissance commençaient à se réaliser. Il ne faisait plus de doute qu’il était celui qui donnerait à la Croix la place qui lui revenait en Aarkonie. […] Et puis, qu'elle était belle cette vallée de Rochebury avec ses prairies verdoyantes, ses cerisiers en fleur et ses maisons roses et blanches aux vastes toits en pente, pelotonnées autour d'une fontaine, d'un monument ou d'une place forte !

Le Patriarche Urkilan de Racheau, nous le savons, était d'un naturel souriant. Mais il souriait plus encore au contact de cette terre puissante et tendre où son sang prenait sa source. Il se sentait en communion profonde avec ces populations qui lui témoignaient leur affection avec une si touchante unanimité, bien qu'il n'eût rien d'autre à leur offrir que son coeur et ses mains vides. Inversement, tous ceux qui l'ovationnaient faisaient converger sur sa tête toutes leurs aspirations. Vraiment, cette remontée vers Rochebury n'était pas une conquête : c'était un transport d'allégresse qui se transmettait de bourg en bourg et obligeait même les plus hostiles à se rallier à lui. De sa personne émanait une attirance si puissante qu'au fur et à mesure de son avance d'importants seigneurs aarkoniens venaient plier le genou devant lui. A Dundgia, ce furent Ulrich et Odale de Kelemberg; plus loin, le Capitaine Salvaro, accompagné de cinquante lances. Bien que ce fussent des transfuges, le Patriarche les accueillit comme s'ils avaient toujours été ses amis. Plutôt que de conquérir les territoires, il préférait s'attacher les âmes. Il ne s'emparait pas du Duché: il en fondait un nouveau à chaque pas...

Arrivé à Rochebury, le Patriarche et son cortège, qui s'élevait à présent à plus de deux mille hommes, s'accordèrent quelques jours de répit. L'automne avait succédé à l'été. Les arbres des vergers ployaient sous le poids de leurs fruits. Les vallées, encore vertes deux semaines auparavant, n'étaient plus qu'une coulée d'or. Le Patriarche s'installa dans les quartiers de la vielle ville, dans le vaste Manoir de l’Etang. C'était un bâtiment puissant mais un peu sombre, dont les tours dominaient un parc boisé où s’écoulait doucement un petit étang. Le Patriarche, qui avait vécu dans une grande tension d'esprit depuis son départ, put se détendre en y organisant de nombreux séminaires. Une atmosphère de légende commençait à l'auréoler.

Pourtant, la victoire finale était encore loin d'être acquise, car le Duc ne décolérait pas. Il avait d'abord espéré que la moyenne noblesse de Rochebury réagirait et empêcherait le Patriarche de rallier la ville ; il avait espéré que les Hebering et lui se querelleraient à propos de leur prérogatives respectives lors de leur rencontre au Manoir; il avait espéré que les troupes du Capitaine de Ludins, tendues comme une barrière grise à travers la Vallée, lui interdiraient l'accès de la grande ville. Enfin, il avait espéré écraser lui-même celui qu'il appelait encore « le freluquet de la Croix ». Mais il était loin, occupé à d’autres vilenies et n’avait pu arriver à temps. Depuis lors, son étoile n'avait cessé de décliner. Ivre de rage, le Duc s'était enfermé à Aarkonia.

Au début du XIIe GC, le Duc avait perdu la plupart de ses partisans dans l’Est de l’Aarkonie. Pour tenter d'y rétablir son influence, il avait fait procéder en toute hâte à son mariage avec Béatrice, la fille du Vicomte Philippe de Saaniman, un pur représentant de la noblesse de l’est. Cette union, qui avait été célébrée le 22 à Aarkonia, avait surtout eu pour objet de faire croire aux populations qu'une fois le Patriarche abattu, le Duc et les nobles des terres de l’est ne manqueraient pas de se réconcilier. Mais Béatrice était morte mystérieusement à l'âge de vingt ans, trois semaines à peine après la consommation de son mariage. La rumeur publique parla d'empoisonnement, mais il semble plutôt que Béatrice ait succombé au chagrin, comme si une de Saaniman était une fleur trop délicate pour pouvoir vivre dans l'atmosphère rude et glacée qui régnait à la Cour du Duc d’Aarkonie. Toutefois le peuple interpréta sa mort comme la preuve que le Duc ne s'accorderaient jamais plus les faveurs des nobles de l’est, tant leur nature et leur tempérament étaient dissemblables.

Quelle qu'ait été la cruauté de ce deuil pour le Duc, il ne réussit cependant pas à entamer sa pugnacité aveugle. Ce n'était pas pour rien que ses contemporains l'avaient comparé à un gnoll sans coeur. Il avait beau avoir perdu toute influence sur les terres de l’Est, il disposait encore d'une position très forte dans le reste de l’Aarkonie. Il jouissait également de solides amitiés en dehors des terres aarkoniennes. Aussi longtemps qu'il possédait ces atouts majeurs, il était résolu à ne pas abandonner la partie.