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Le
jeune Saargon était
seul. Et pas
seulement seul :
abandonné à
lui-même, au milieu
d'une meute de
nobles récalcitrants
et pour la plupart
ennemis de sa
génitrice. Ayant
perdu successivement
son père et sa mère,
il n'avait plus
personne à qui se
fier. S'il voulait
survivre, il ne
pouvait compter que
sur ses propres
forces. Mais quelle
défense peut offrir
un orphelin de seize
ans ? Le seul homme
dont il pouvait
espérer du secours
était le Régent
Herbert de Chanlend.
Si sa mère avait
vécu ne fût-ce que
quatre années de
plus, le destin de
Saargon aurait sans
doute été tout
autre. Éduqué par un
précepteur modéré,
il avait été
largement éloigné
des réalités du
Duché qu’il aurait à
gouverner. Herbert
de Chanlend avait
finalement décidé de
le retirer à son mou
précepteur pour le
confier au Baron d’Hegwel,
Philippe d’Alther,
qui vivait désormais
à Aarkonia. Sans le
savoir, le Régent
venait de sceller
ses espoirs et ceux
de la défunte Lya
de Prekral d’un
ruban de deuil. Sans
ce choix, son
éducation eût alors
été celle d'un jeune
duc vierge de toute
influence et
peut-être
n'aurait-il jamais
renoué avec les
démons de ses
ancêtres. Mais le
sort devait en
décider autrement.
Déjà Philippe
s'était mis en route
pour Rochebury afin
d'y chercher Saargon
qui y résidait six
mois par an. Ramené
à Aarkonia, il fut
heureux que l'on
s'occupât
préalablement de lui
apprendre à lire et
à écrire, car celui
qui en avait
désormais la charge
s'employait moins à
l'instruire qu'à le
rendre réfractaire à
ce qui fut le grand
projet de sa mère :
la
réconciliation.
Car en apprenant la
mort de Lya de
Prekral, tous les
nobles hostiles à
ses résolutions
étaient revenus à la
charge, ayant à leur
tête le plus
puissant d'entre eux
: le Marquis-Général
Aloïs Leblois.
«
Malheur à la nation
dont le prince est
un enfant !
» proclame le
dicton populaire. On
pourrait dire aussi
: «
Malheur à l'enfant
dont la nation est
un foyer de
convoitises
», car tel était
le cas. Comme autant
d'essaims de
frelons, les nobles
allaient
s'entre-déchirer
pour faire basculer
le pouvoir à leur
cause.
Alors le Régent
Herbert de Chanlend
avait pris peur.
Craignant que le
Marquis-Général, qui
semblait voler de
succès en succès, ne
limitât pas ses
prétentions au seul
Conseil, mais
profitât des
circonstances pour
revendiquer
directement sa
révocation de la
régence, il
redoutait aussi
qu'il ne le
dépouillât du même
coup des années
d’efforts en vue
d’une résolution du
si vieux conflit. Le
chef de
l'Alliance de
Siebering
et le Régent ne
pouvaient donc
s'entendre. Le
premier défendait -
âprement - les
intérêts de la
noblesse; le second
défendait -
difficilement - ceux
des modérés. Dans
cette guerre
politique d'usure,
ce fut le
Marquis-Général qui
l'emporta pour avoir
su dissimuler
habilement l’un de
ses pions, Philippe
d’Alther, au plus
près du futur Duc.
Lorsqu'en -40
le Régent, épuisé
par la lutte, et
enfin conscient de
la terrible duperie,
voulut exposer ses
projets au jeune
Duc, il dut se
rendre à la terrible
évidence, l’enfant
n’embrasserait pas
sa cause, apprenant
qu’elle fut aussi
celle de sa mère, il
rejeta la révélation
avec morgue. Le
futur Duc, accusant
le Régent de
déloyauté, l’obligea
à réitérer son
serment de fidélité
et il dut faire vœu
de contrition pour
échapper à la lame
du bourreau. Herbert
de Chanlend avait
sali son nom, mais
gardait le titre
honorifique de
Régent et la vie
sauve… le destin lui
réservait une autre
chance de changer
l’histoire
aarkonienne,
lorsque, trente ans
plus tard,
Saargon Ier lui
rendit sa charge.
Quelques mois plus
tard (IXe GC de l’An
-40), le
Marquis-Général
Aloïs Leblois mourut
à la suite d'une
opération de la
pierre qui n'avait
pas réussi. Il fut
remplacé auprès du
Duc par le Général
Julien Despinoza,
un homme de peu de
caractère qui devait
sa place à sa
condition familiale,
et qui ne fit que
passer rapidement
dans sa vie.
Originaire du sud -
il portait le titre
de «
Grand Capitaine
», typique de cette
région - il avait au
moins l'avantage de
n'avoir aucune
prévention contre
les gens de la Croix
en général, ni les
héberiens en
particulier. Il
s'acquitta de sa
mission auprès du
jeune Duc d'une
façon plutôt
négligente et
l'abandonna en
quelque sorte à
lui-même, conscient
de la proximité de
sa majorité et des
inébranlables
convictions du
pupille. Malgré les
inconvénients que
comportait ce
laisser-aller, tout
valait mieux que les
pressions exercées
sur lui par le
Marquis-Général
Aloïs Leblois et ses
complices. Mais le
mal semblait être
fait, les opinions
du jeune Duc
arrêtées
définitivement.
Toutes les
prédictions qui
avaient circulé au
moment de la
naissance de Saargon
étaient bien
oubliées. Celui que
Pierre Manon
et Hubert d’Handarie
avaient salué comme
« un
nouveau Sogard, le
maître des terres,
celui qui
rétablirait le Duché
dans son intégralité
et inaugurerait un
nouvel Age d'or
» n'était plus qu'un
jeune garçon livré à
lui-même.
Tandis que les hauts
dignitaires
s'enrichissaient
d'une façon éhontée
et que les clans
ennemis mettaient le
pays en coupe
réglée, le fils d’Alkkan
II et de Lya de
Prekral en avait été
réduit à vivre dans
la gêne, vêtu de
vêtements trop
étriqués pour lui,
car il grandissait
vite. Il dut
accepter plus d'une
fois les invitations
de quelques familles
nobles pour pouvoir
manger les mets qui
devaient être ceux
d’un Duc. Pourtant,
ceux qui eurent le
privilège de le
fréquenter à cette
époque furent
frappés par la
noblesse de son
front, la beauté de
ses cheveux dorés et
le rayonnement
lumineux de son
regard. Ils auraient
pu vanter aussi la
qualité
exceptionnelle de
son intelligence.
Car c'étaient là ses
plus grands atouts,
avec le don
d'observation. Quand
il errait à
l'aventure dans les
rues d’Aarkonia et
écoutait les propos
des gens du peuple,
il n'avait pas
besoin de faire un
grand effort pour se
rendre compte que l’Aarkonie
était dans un état
pitoyable. Le
spectacle de cette
misère serrait le
coeur de Saargon, et
son tuteur, Philippe
d’Alther, lui
expliquait
longuement que
l’unique cause en
était les gens de la
Croix.
A force de traîner
dans les
bibliothèques, de
fréquenter les
échoppes des
artisans et de
s'entretenir avec
des arcanistes, des
soldats et des
fauconniers, car il
avait une passion
innée pour les
oiseaux de proie, il
avait recueilli une
foule
d'observations,
d'expériences et de
connaissances
pratiques dont il
devait tirer le plus
grand profit par la
suite.
D'une façon
générale, le jeune
homme faisait preuve
d'une précocité,
d'une intelligence
et d'une vivacité
d'esprit
exceptionnelles. La
nuit, il dévorait
tout ce qui lui
tombait entre les
mains, des récits
d'aventures et de
chevalerie, des
traités
scientifiques, des
ouvrages relatant
les exploits de ses
ancêtres ou des
troupes royales.
Déjà, Saargon
commençait à poser
les bases de la
culture universelle
dont il devait faire
preuve quand il
serait adulte et
dont l'étendue
stupéfierait ses
interlocuteurs, quel
que fût leur origine
ou leur niveau
social. Comblé de
dons, il aimait
naturellement à
apprendre et
assimilait tout avec
une rapidité
prodigieuse. «
Avant
d'assumer les
responsabilités du
pouvoir », se
plaira-t-il à dire
quelques années plus
tard, « je
recherchai le Savoir
et en respirai le
parfum balsamique ».
Cette manière de
s'exprimer suffit à
nous faire sentir
combien sa
sensibilité était
imprégnée de
rhétorique savante.
Le jeune Saargon
n'apprenait
d'ailleurs pas que
dans des livres : il
apprenait de tous
ceux qu'il
rencontrait au cours
de ses vagabondages
réitérés. Les
vétérans de guerres
lui apprirent le
maniement des armes
et l'art d'assiéger
les villes; les
calfateurs de
bateaux, la manière
dont il fallait
mélanger le goudron
et la résine; les
marins, à épisser
des cordages et à
s'orienter d'après
les étoiles; les
valets de chasse, le
traitement des
chevaux de course et
des lévriers; les
fauconniers, l'art
délicat de dresser
les faucons et les
éperviers. Et
lorsqu'il entendait
un poète errant
psalmodier ses
chansons à un
carrefour de la
ville, il se sentait
envahi par un
bonheur
inexplicable. Mais
il n'y avait pas que
les lévriers et les
faucons : il y avait
aussi les jardins.
Ah! qu'ils étaient
beaux les jardins d’Aarkonia
! Plus beaux encore,
si possible, que
ceux du Palais du
Roi. C'était un
débordement de
couleurs et de
parfums, un
ruissellement d'eaux
vives. Surtout dans
les parcs qui
entouraient les
appartements où la
Cour établissait ses
quartiers d'hiver ou
d'été : le
Quartier
du Soleil, qui
semblait surgir de
la baguette d'un
enchanteur avec ses
coupoles roses, se
mirant dans un lac
artificiel alimenté
par des ruisseaux
descendant des
collines
avoisinantes; ceux
de la Cathédrale
ombragées de
tilleuls et de
bosquets de
lauriers-roses; ou
encore celui que
l'on appelait en
patois aarkonien
Kerlanin « Air doux
» - qui était, comme
Saargon le disait
lui-même, «
un lieu
de rêverie et de
délices
ininterrompues
». Il
y restait des heures
entières à
poursuivre ses
songes, enivré par
un double amour :
celui de la nature
et celui de son
duché, dont il ne
savait lequel des
deux surpassait
l'autre dans son
coeur.
Belle Aarkonie !
Merveilleuse
Aarkonie ! Plus il
l'aimait, plus
grandissait sa haine
pour les brigands et
les hérétiques qui
la mettaient en
coupe réglée et
cherchaient à le
dépouiller de cette
portion de paradis
dont des dynastes
bienveillants
avaient fait son
héritage.
Car cette
jeunesse vagabonde
et de presque
abandon forgea le
caractère d’un Duc
qui se montra plus
dur que la plupart
de ses
prédécesseurs. Sa
férocité n’était pas
due à un caractère
cruel, sournois ou
bestial, mais à des
idéaux sur lesquels
il ne transigeait
pas. Le résultat en
fut pourtant
identique :
massacres et
rebellions.
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