Histoire de l'Aarkonie

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Saargon Ier (règne de -45 à -1)

 

 
 

 

Le jeune Saargon était seul. Et pas seulement seul : abandonné à lui-même, au milieu d'une meute de nobles récalcitrants et pour la plupart ennemis de sa génitrice. Ayant perdu successivement son père et sa mère, il n'avait plus personne à qui se fier. S'il voulait survivre, il ne pouvait compter que sur ses propres forces. Mais quelle défense peut offrir un orphelin de seize ans ? Le seul homme dont il pouvait espérer du secours était le Régent Herbert de Chanlend.

Si sa mère avait vécu ne fût-ce que quatre années de plus, le destin de Saargon aurait sans doute été tout autre. Éduqué par un précepteur modéré, il avait été largement éloigné des réalités du Duché qu’il aurait à gouverner. Herbert de Chanlend avait finalement décidé de le retirer à son mou précepteur pour le confier au Baron d’Hegwel, Philippe d’Alther, qui vivait désormais à Aarkonia. Sans le savoir, le Régent venait de sceller ses espoirs et ceux de la défunte Lya de Prekral d’un ruban de deuil. Sans ce choix, son éducation eût alors été celle d'un jeune duc vierge de toute influence et peut-être n'aurait-il jamais renoué avec les démons de ses ancêtres. Mais le sort devait en décider autrement. Déjà Philippe s'était mis en route pour Rochebury afin d'y chercher Saargon qui y résidait six mois par an. Ramené à Aarkonia, il fut heureux que l'on s'occupât préalablement de lui apprendre à lire et à écrire, car celui qui en avait désormais la charge s'employait moins à l'instruire qu'à le rendre réfractaire à ce qui fut le grand projet de sa mère : la réconciliation.

Car en apprenant la mort de Lya de Prekral, tous les nobles hostiles à ses résolutions étaient revenus à la charge, ayant à leur tête le plus puissant d'entre eux : le Marquis-Général Aloïs Leblois.

« Malheur à la nation dont le prince est un enfant ! » proclame le dicton populaire. On pourrait dire aussi : « Malheur à l'enfant dont la nation est un foyer de convoitises », car tel était le cas. Comme autant d'essaims de frelons, les nobles allaient s'entre-déchirer pour faire basculer le pouvoir à leur cause.

Alors le Régent Herbert de Chanlend avait pris peur. Craignant que le Marquis-Général, qui semblait voler de succès en succès, ne limitât pas ses prétentions au seul Conseil, mais profitât des circonstances pour revendiquer directement sa révocation de la régence, il redoutait aussi qu'il ne le dépouillât du même coup des années d’efforts en vue d’une résolution du si vieux conflit. Le chef de l'Alliance de Siebering et le Régent ne pouvaient donc s'entendre. Le premier défendait - âprement - les intérêts de la noblesse; le second défendait - difficilement - ceux des modérés. Dans cette guerre politique d'usure, ce fut le Marquis-Général qui l'emporta pour avoir su dissimuler habilement l’un de ses pions, Philippe d’Alther, au plus près du futur Duc.

Lorsqu'en -40 le Régent, épuisé par la lutte, et enfin conscient de la terrible duperie, voulut exposer ses projets au jeune Duc, il dut se rendre à la terrible évidence, l’enfant n’embrasserait pas sa cause, apprenant qu’elle fut aussi celle de sa mère, il rejeta la révélation avec morgue. Le futur Duc, accusant le Régent de déloyauté, l’obligea à réitérer son serment de fidélité et il dut faire vœu de contrition pour échapper à la lame du bourreau. Herbert de Chanlend avait sali son nom, mais gardait le titre honorifique de Régent et la vie sauve… le destin lui réservait une autre chance de changer l’histoire aarkonienne, lorsque, trente ans plus tard, Saargon Ier lui rendit sa charge.

Quelques mois plus tard (IXe GC de l’An -40), le Marquis-Général Aloïs Leblois mourut à la suite d'une opération de la pierre qui n'avait pas réussi. Il fut remplacé auprès du Duc par le Général Julien Despinoza, un homme de peu de caractère qui devait sa place à sa condition familiale, et qui ne fit que passer rapidement dans sa vie. Originaire du sud - il portait le titre de « Grand Capitaine », typique de cette région - il avait au moins l'avantage de n'avoir aucune prévention contre les gens de la Croix en général, ni les héberiens en particulier. Il s'acquitta de sa mission auprès du jeune Duc d'une façon plutôt négligente et l'abandonna en quelque sorte à lui-même, conscient de la proximité de sa majorité et des inébranlables convictions du pupille. Malgré les inconvénients que comportait ce laisser-aller, tout valait mieux que les pressions exercées sur lui par le Marquis-Général Aloïs Leblois et ses complices. Mais le mal semblait être fait, les opinions du jeune Duc arrêtées définitivement.

Toutes les prédictions qui avaient circulé au moment de la naissance de Saargon étaient bien oubliées. Celui que Pierre Manon et Hubert d’Handarie avaient salué comme « un nouveau Sogard, le maître des terres, celui qui rétablirait le Duché dans son intégralité et inaugurerait un nouvel Age d'or » n'était plus qu'un jeune garçon livré à lui-même.

Tandis que les hauts dignitaires s'enrichissaient d'une façon éhontée et que les clans ennemis mettaient le pays en coupe réglée, le fils d’Alkkan II et de Lya de Prekral en avait été réduit à vivre dans la gêne, vêtu de vêtements trop étriqués pour lui, car il grandissait vite. Il dut accepter plus d'une fois les invitations de quelques familles nobles pour pouvoir manger les mets qui devaient être ceux d’un Duc. Pourtant, ceux qui eurent le privilège de le fréquenter à cette époque furent frappés par la noblesse de son front, la beauté de ses cheveux dorés et le rayonnement lumineux de son regard. Ils auraient pu vanter aussi la qualité exceptionnelle de son intelligence. Car c'étaient là ses plus grands atouts, avec le don d'observation. Quand il errait à l'aventure dans les rues d’Aarkonia et écoutait les propos des gens du peuple, il n'avait pas besoin de faire un grand effort pour se rendre compte que l’Aarkonie était dans un état pitoyable. Le spectacle de cette misère serrait le coeur de Saargon, et son tuteur, Philippe d’Alther, lui expliquait longuement que l’unique cause en était les gens de la Croix.

A force de traîner dans les bibliothèques, de fréquenter les échoppes des artisans et de s'entretenir avec des arcanistes, des soldats et des fauconniers, car il avait une passion innée pour les oiseaux de proie, il avait recueilli une foule d'observations, d'expériences et de connaissances pratiques dont il devait tirer le plus grand profit par la suite. D'une façon générale, le jeune homme faisait preuve d'une précocité, d'une intelligence et d'une vivacité d'esprit exceptionnelles. La nuit, il dévorait tout ce qui lui tombait entre les mains, des récits d'aventures et de chevalerie, des traités scientifiques, des ouvrages relatant les exploits de ses ancêtres ou des troupes royales.

Déjà, Saargon commençait à poser les bases de la culture universelle dont il devait faire preuve quand il serait adulte et dont l'étendue stupéfierait ses interlocuteurs, quel que fût leur origine ou leur niveau social. Comblé de dons, il aimait naturellement à apprendre et assimilait tout avec une rapidité prodigieuse. « Avant d'assumer les responsabilités du pouvoir », se plaira-t-il à dire quelques années plus tard, « je recherchai le Savoir et en respirai le parfum balsamique ». Cette manière de s'exprimer suffit à nous faire sentir combien sa sensibilité était imprégnée de rhétorique savante.

Le jeune Saargon n'apprenait d'ailleurs pas que dans des livres : il apprenait de tous ceux qu'il rencontrait au cours de ses vagabondages réitérés. Les vétérans de guerres lui apprirent le maniement des armes et l'art d'assiéger les villes; les calfateurs de bateaux, la manière dont il fallait mélanger le goudron et la résine; les marins, à épisser des cordages et à s'orienter d'après les étoiles; les valets de chasse, le traitement des chevaux de course et des lévriers; les fauconniers, l'art délicat de dresser les faucons et les éperviers. Et lorsqu'il entendait un poète errant psalmodier ses chansons à un carrefour de la ville, il se sentait envahi par un bonheur inexplicable. Mais il n'y avait pas que les lévriers et les faucons : il y avait aussi les jardins. Ah! qu'ils étaient beaux les jardins d’Aarkonia ! Plus beaux encore, si possible, que ceux du Palais du Roi. C'était un débordement de couleurs et de parfums, un ruissellement d'eaux vives. Surtout dans les parcs qui entouraient les appartements où la Cour établissait ses quartiers d'hiver ou d'été : le Quartier du Soleil, qui semblait surgir de la baguette d'un enchanteur avec ses coupoles roses, se mirant dans un lac artificiel alimenté par des ruisseaux descendant des collines avoisinantes; ceux de la Cathédrale ombragées de tilleuls et de bosquets de lauriers-roses; ou encore celui que l'on appelait en patois aarkonien Kerlanin « Air doux » - qui était, comme Saargon le disait lui-même, « un lieu de rêverie et de délices ininterrompues ». Il y restait des heures entières à poursuivre ses songes, enivré par un double amour : celui de la nature et celui de son duché, dont il ne savait lequel des deux surpassait l'autre dans son coeur.

Belle Aarkonie ! Merveilleuse Aarkonie ! Plus il l'aimait, plus grandissait sa haine pour les brigands et les hérétiques qui la mettaient en coupe réglée et cherchaient à le dépouiller de cette portion de paradis dont des dynastes bienveillants avaient fait son héritage. Car cette jeunesse vagabonde et de presque abandon forgea le caractère d’un Duc qui se montra plus dur que la plupart de ses prédécesseurs. Sa férocité n’était pas due à un caractère cruel, sournois ou bestial, mais à des idéaux sur lesquels il ne transigeait pas. Le résultat en fut pourtant identique : massacres et rebellions.