Histoire de l'Aarkonie

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Lucien d'Artwendor

Document retrouvé dans des archives familiales. 

 
 

 

Un soir, alors que le Duc était attablé, en train de déguster un savoureux pâté de lamproie, un cavalier frappa à la poterne du donjon.

- « Ouvrez ! » cria-t-il. « Je suis Lucien d’Artwendor ! »

Le Duc ne l'avait encore jamais rencontré, mais il le connaissait de réputation. Lucien avait été longtemps le disciple du Comte d’Hebering, même après que celui-ci se soit levé contre le Duc avec l’appui du Patriarche. Pourtant, le jeune noble venait offrir ses services au Duc, il disait avoir quitté la « Félonne Rochebury, la nausée au ventre ». Bien que la fidélité ne fût pas son fort, il était connu pour son expérience politique. Qu'il vînt à présent se rallier à la cause du Duc était significatif : cela prouvait qu'il croyait en sa victoire finale et, jusqu'ici, cet opportuniste ne s'était jamais trompé.

Aussi le Duc le reçut-il avec bienveillance. Passant l'éponge sur les trahisons successives qu’on lui prêtait, il le nomma sur-le-champ Sénateur. Quelques jours plus tard il lui fit don de fiefs en compensation de ceux qu’il avait abandonné à l’Est.

Tandis que le Duc préparait avec minutie l’assaut contre ses ennemis, le Comte et son Patriarche ne restaient pas inactifs. Réfugié dans la cité traîtresse, ils s'employaient a rameuter le ban et l'arrière-ban de ce qui lui restait de partisans. Des mouvements de troupes étaient signalés un peu partout dans les terres de l’Est, elles convergeaient vers Rochebury. Cette activité débordante inquiétait le Commandement Suprême du Duc.

Lucien d’Artwendor avait fait partie, tout récemment encore, de l'entourage du Comte. Il avait assisté à ses conciliabules. Il était donc parfaitement au courant de ses desseins. Il savait que le Comte avait sous-estimé le pouvoir du Duc et la loyauté de ses sujets. Mais le Comte était aussi félon qu’intelligent : instruit par l'expérience, il en était venu à considérer qu'il ne viendrait jamais à bout du Duc aussi longtemps que la fausse croyance ne se serait pas répandue dans l’Aarkonie entière.

C'était donc le Grand Ordonnateur qu'il fallait abattre le premier pour affaiblir la farouche résistance de l’église de la Lumière à la propagation de la fausse croyance. Pour y parvenir, il fallait soit le discréditer, soit l’abattre. Dans l'esprit du Comte d’Hebering, cette manière de procéder ne pouvait lui valoir que des avantages : elle rétablirait son propre prestige dans les terres de l’est; elle accroîtrait le pouvoir des prédicateurs de la fausse croyance ; enfin elle porterait un coup très dur à la structure administrative de l’Aarkonie : une mort prématurée du Grand Ordonnateur entraînerait les prétendants à sa succession dans des querelles des plus profitables. A cet effet, le Comte avait échafaudé un plan infâme: l’empoisonnement du Grand Ordonnateur et le dépôt de son corps mort dans une auberge mal famée de la capitale.

Lucien d’Artwendor ayant révélé ce plan au Duc, celui-ci en avertit aussitôt le Grand Ordonnateur de la Maison de Malaky. Les deux hommes se rencontrèrent pour examiner la situation et conjuguer leur action. On ne tarda pas à débusquer les traîtres qui payèrent leur félonie de leur vie.

Retranché à Rochebury comme un fauve dans sa tanière, le Comte d’Hebering se livrait à une activité diplomatique intense. Il recevait sans cesse des envoyés spéciaux venus des divers bourgs et places fortes des terres de l’est. De jour en jour on sentait se resserrer la coalition, dont l'objectif n'était rien moins que le démembrement de l’Aarkonie. Au IVe GC, voulant renforcer ses liens avec ses alliés de l’extrême-nord, le Comte épousa en secondes noces Marie, la fille du Baron de Dardois. Cette femme tapageuse et écervelée eut une influence détestable sur son mari. Elle encouragea son arrogance naturelle et le poussa aux solutions extrêmes. Dès le début de l’an nouveau, une atmosphère orageuse pesait sur l’Aarkonie. On se sentait à la veille d'une terrible conflagration. Mais nul ne savait encore où elle se produirait.

Le choc survint le 27e jour du VIIe GC au Val-de-Travers, un hameau de deux cents habitants situé à mi-chemin entre Aarkonia et Rochebury. Du jour au lendemain, le nom de cette modeste bourgade entra dans l'Histoire aarkonienne, non seulement en raison de la violence des combats qui s'y livrèrent, mais par ses conséquences, dont il n'est pas exagéré de dire qu'elles modifièrent radicalement la physionomie du devenir aarkonien.