Histoire de l'Aarkonie

Retour aux Grimoires

 

Seolyn Ier (-249 à -195)

 

 
 

 

Ceux qui assistèrent au retour du Duc Seolyn Ier à Aarkonia nous disent qu' « il avait une expression radieuse ». Peut-on s'en étonner? Il venait de remporter le plus beau succès de sa vie...

Malgré tant d'angoisses, tant de luttes, tant de révoltes écrasées, le Duc n'avait que trente-deux ans et sa puissante vitalité était encore intacte. Convaincu qu'il tenait l’Aarkonie bien en main et que la rébellion finirait par s'éteindre d'elle-même, il se mit à songer à une expédition lointaine qui lui permettrait d'accroître les richesses et d’assurer le Roi des qualités de son Duché. Il s'agissait, dans son esprit, de conquérir une partie du territoire sous contrôle gnoll, au sud, et de l'annexer au duché, ce qui lui permettrait de léguer à son fils Solim « un rayonnement vraiment digne des plus grands ».

Les dynastes aarkoniens de lignée familiale samnienne avaient toujours porté en eux quelque chose de démesuré, voire même de chimérique. C'était un trait constant de leur nature et Seolyn Ier n'était pas pour rien un des leurs. Il savait en outre qu'on ne triomphe pas d'une opposition en acceptant ses exigences, mais en lui apportant ces dons que personne ne refuse : la gloire, l'accroissement des territoires et un surcroît de prospérité. Gagner de nouvelles terres l’y aiderait. Par ailleurs, la conquête de nouveaux territoires n'était pas aussi chimérique que l'on pouvait le penser car les tribus gnolls, menacées par des puissants voisins humains, n'étaient déjà plus que l'ombre d’elles-mêmes.

A toutes ces raisons venait s'en ajouter une autre, peut-être plus importante encore aux yeux du Duc. La conquête des terres plus au sud avait été tenté depuis longtemps par divers de ses prédécesseurs. Déjà, au temps du Duc Klaidon, les aarkoniens avaient effectué des incursions dans les terres gnolls et s'étaient emparés de quelques lopins de terre. Au cours d'une deuxième campagne, ils avaient pris pied encore plus au sud et s'étaient même avancés jusque loin en territoire étroitement contrôlé par les créatures barbares. Mais ils avaient fini par devoir se replier. Effacer le souvenir de ces humiliations, satisfaire leur nostalgie en réussissant une entreprise dans laquelle ils avaient échoué jusque-là, n'était-ce pas le meilleur moyen de désarmer les hostilités de nobliaux et de donner enfin un but à leur énergie inemployée ? Enfin, pourquoi ne pas dissimuler l'objectif réel de l'expédition en lui donnant le caractère d'un pur service de dévotion envers l’autorité royale.

Au printemps -195, Seolyn avait terminé ses préparatifs contre les tribus gnolls. Le départ était prévu pour le début de l'année suivante. Ayant beaucoup travaillé, il décida de s'accorder quelques jours de repos en organisant une partie de chasse dans la vallée de Noir-Eaux, une contrée pittoresque et giboyeuse mais parsemée de marécages, située au pied du plateau de Rochebury.

Bien que l'été tirât à sa fin, la journée était encore très chaude pour la saison. Soudain, au cours d'une battue, il fut saisi de violentes crampes d'estomac. Comme il souffrait atrocement, on le transporta d'urgence à Rochebury où l'on diagnostiqua une lésion interne des plus sérieuses. Malgré tous leurs efforts, les médecins furent impuissants à enrayer le mal. Seolyn exprima le voeu de mourir à Aarkonia. Mais on ne put le porter en civière plus loin que le petit village d’Hanvallone. Là, il reprit connaissance et réussit, dans un moment de lucidité, à rédiger un texte qui nous est parvenu sous le nom d' « Acte de Componction », où il formula ses dernières volontés à l'intention de sa femme. Cinq jours plus tard, il était mort (28e jour du XI GC -195).

La disparition subite de Seolyn Ier, survenue dans la plénitude de l'âge, causa une stupeur générale d'un bout à l'autre du duché. Les rumeurs les plus étranges se mirent à circuler. Certains crurent discerner, dans cette mort inexplicable, la main d’anciens ennemis, d’autres y virent un signe de la malédiction qui s’abattit toujours sur les ducs qui souhaitent s’étendre au-delà des terres séculaires. Informés de l'agression qui se préparait contre eux, les gnolls n’avaient-ils pas voulu y parer en versant au Duc un de ces poisons subtils dont les oracles gnolls avaient le secret ? D'autres allèrent jusqu'à insinuer que Lyllyn d’Handarie elle-même, l’épouse du Duc, n'était peut-être pas étrangère à un crime qui la débarrassait d'un époux avec lequel elle ne s'entendait plus. Aucune de ces suppositions n'a été confirmée...

Toujours est-il que, avant de mourir, Seolyn avait eu le temps de rédiger cette sorte de testament qu’était « L’Acte de Componction ». Il l'avait confié à un seigneur aarkonien de son entourage, Mark de Lutrenion, un homme ambitieux et intrigant qu'il avait eu l'imprudence d'élever à la dignité de Maréchal, en lui enjoignant de le remettre le plus tôt possible à son épouse.

Il y recommandait à Lyllyn de tout mettre en oeuvre pour rétablir les bonnes relations entre les Aarkoniens, pour cela, de faire un certain nombre de concessions. Celles-ci consisteraient d'abord à renoncer à la fusion entre la Maison de Malaky et l’Académie des Millénaristes; ensuite à placer la région de Rochebury sous la suzeraineté de ses anciens comtes; de lui reconnaître le caractère de fief du Duché comme il l'avait été avant la reconquête, et de faire de son fils, Solim, le pupille du Roi.

C'était faire preuve d'une étrange modération, de la part d'un esprit animé par une aussi formidable volonté de puissance. Mais c'était le seul moyen de sauver l'essentiel : l'avenir de leur enfant. Sans doute les samniens portaient-ils en eux quelque chose de démesuré. Mais ils possédaient aussi un sens des réalités politiques qui les plaçaient bien au-dessus d’autres dynasties régnantes. Quand on considère dans son ensemble le rôle historique de Seolyn Ier, on est forcé de convenir que, malgré son caractère vindicatif, soupçonneux et cruel, et malgré ses recours excessifs à la violence, le « Cyclope » n'était pas un homme de petite envergure : il était même pourvu d'une sorte de grandeur farouche. Personnage de transition dans une époque tourmentée, tous ses actes avaient été dictés, non par l'intérêt personnel, mais par le souci de conserver et d'agrandir son héritage. Avançant sous un ciel sombre et obstrué de nuages, frappant à droite et à gauche sans jamais se décourager, il avait fini par ouvrir une brèche dans la nuit. Une brèche par laquelle passerait la figure lumineuse de son fils.