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Ceux
qui assistèrent au
retour du Duc
Seolyn Ier à
Aarkonia nous disent
qu' «
il avait une
expression radieuse
». Peut-on s'en
étonner? Il venait
de remporter le plus
beau succès de sa
vie...
Malgré tant
d'angoisses, tant de
luttes, tant de
révoltes écrasées,
le Duc n'avait que
trente-deux ans et
sa puissante
vitalité était
encore intacte.
Convaincu qu'il
tenait l’Aarkonie
bien en main et que
la rébellion
finirait par
s'éteindre
d'elle-même, il se
mit à songer à une
expédition lointaine
qui lui permettrait
d'accroître les
richesses et
d’assurer le Roi des
qualités de son
Duché. Il
s'agissait, dans son
esprit, de conquérir
une partie du
territoire sous
contrôle gnoll, au
sud, et de l'annexer
au duché, ce qui lui
permettrait de
léguer à son fils
Solim «
un rayonnement
vraiment digne des
plus grands
».
Les dynastes
aarkoniens de lignée
familiale samnienne
avaient toujours
porté en eux quelque
chose de démesuré,
voire même de
chimérique. C'était
un trait constant de
leur nature et
Seolyn Ier n'était
pas pour rien un des
leurs. Il savait en
outre qu'on ne
triomphe pas d'une
opposition en
acceptant ses
exigences, mais en
lui apportant ces
dons que personne ne
refuse : la gloire,
l'accroissement des
territoires et un
surcroît de
prospérité. Gagner
de nouvelles terres
l’y aiderait. Par
ailleurs, la
conquête de nouveaux
territoires n'était
pas aussi chimérique
que l'on pouvait le
penser car les
tribus gnolls,
menacées par des
puissants voisins
humains, n'étaient
déjà plus que
l'ombre
d’elles-mêmes.
A toutes ces raisons
venait s'en ajouter
une autre, peut-être
plus importante
encore aux yeux du
Duc. La conquête des
terres plus au sud
avait été tenté
depuis longtemps par
divers de ses
prédécesseurs. Déjà,
au temps du Duc
Klaidon, les
aarkoniens avaient
effectué des
incursions dans les
terres gnolls et
s'étaient emparés de
quelques lopins de
terre. Au cours
d'une deuxième
campagne, ils
avaient pris pied
encore plus au sud
et s'étaient même
avancés jusque loin
en territoire
étroitement contrôlé
par les créatures
barbares. Mais ils
avaient fini par
devoir se replier.
Effacer le souvenir
de ces humiliations,
satisfaire leur
nostalgie en
réussissant une
entreprise dans
laquelle ils avaient
échoué jusque-là,
n'était-ce pas le
meilleur moyen de
désarmer les
hostilités de
nobliaux et de
donner enfin un but
à leur énergie
inemployée ? Enfin,
pourquoi ne pas
dissimuler
l'objectif réel de
l'expédition en lui
donnant le caractère
d'un pur service de
dévotion envers
l’autorité royale.
Au printemps
-195, Seolyn
avait terminé ses
préparatifs contre
les tribus gnolls.
Le départ était
prévu pour le début
de l'année suivante.
Ayant beaucoup
travaillé, il décida
de s'accorder
quelques jours de
repos en organisant
une partie de chasse
dans la vallée de
Noir-Eaux,
une contrée
pittoresque et
giboyeuse mais
parsemée de
marécages, située au
pied du plateau de
Rochebury.
Bien que l'été tirât
à sa fin, la journée
était encore très
chaude pour la
saison. Soudain, au
cours d'une battue,
il fut saisi de
violentes crampes
d'estomac. Comme il
souffrait
atrocement, on le
transporta d'urgence
à Rochebury où l'on
diagnostiqua une
lésion interne des
plus sérieuses.
Malgré tous leurs
efforts, les
médecins furent
impuissants à
enrayer le mal.
Seolyn exprima le
voeu de mourir à
Aarkonia. Mais on ne
put le porter en
civière plus loin
que le petit village
d’Hanvallone.
Là, il reprit
connaissance et
réussit, dans un
moment de lucidité,
à rédiger un texte
qui nous est parvenu
sous le nom d' «
Acte de Componction
», où il
formula ses
dernières volontés à
l'intention de sa
femme. Cinq jours
plus tard, il était
mort (28e jour du XI
GC -195).
La disparition
subite de Seolyn Ier,
survenue dans la
plénitude de l'âge,
causa une stupeur
générale d'un bout à
l'autre du duché.
Les rumeurs les plus
étranges se mirent à
circuler. Certains
crurent discerner,
dans cette mort
inexplicable, la
main d’anciens
ennemis, d’autres y
virent un signe de
la malédiction qui
s’abattit toujours
sur les ducs qui
souhaitent s’étendre
au-delà des terres
séculaires. Informés
de l'agression qui
se préparait contre
eux, les gnolls
n’avaient-ils pas
voulu y parer en
versant au Duc un de
ces poisons subtils
dont les oracles
gnolls avaient le
secret ? D'autres
allèrent jusqu'à
insinuer que
Lyllyn d’Handarie
elle-même, l’épouse
du Duc, n'était
peut-être pas
étrangère à un crime
qui la débarrassait
d'un époux avec
lequel elle ne
s'entendait plus.
Aucune de ces
suppositions n'a été
confirmée...
Toujours est-il que,
avant de mourir,
Seolyn avait eu le
temps de rédiger
cette sorte de
testament qu’était «
L’Acte de
Componction ». Il
l'avait confié à un
seigneur aarkonien
de son entourage,
Mark de Lutrenion,
un homme ambitieux
et intrigant qu'il
avait eu
l'imprudence
d'élever à la
dignité de Maréchal,
en lui enjoignant de
le remettre le plus
tôt possible à son
épouse.
Il y recommandait à
Lyllyn de tout
mettre en oeuvre
pour rétablir les
bonnes relations
entre les Aarkoniens,
pour cela, de faire
un certain nombre de
concessions.
Celles-ci
consisteraient
d'abord à renoncer à
la fusion entre la
Maison de Malaky et
l’Académie des
Millénaristes;
ensuite à placer la
région de Rochebury
sous la suzeraineté
de ses anciens
comtes; de lui
reconnaître le
caractère de fief du
Duché comme il
l'avait été avant la
reconquête, et de
faire de son fils,
Solim, le
pupille du Roi.
C'était faire preuve
d'une étrange
modération, de la
part d'un esprit
animé par une aussi
formidable volonté
de puissance. Mais
c'était le seul
moyen de sauver
l'essentiel :
l'avenir de leur
enfant. Sans doute
les samniens
portaient-ils en eux
quelque chose de
démesuré. Mais ils
possédaient aussi un
sens des réalités
politiques qui les
plaçaient bien
au-dessus d’autres
dynasties régnantes.
Quand on considère
dans son ensemble le
rôle historique de
Seolyn Ier, on est
forcé de convenir
que, malgré son
caractère
vindicatif,
soupçonneux et
cruel, et malgré ses
recours excessifs à
la violence, le «
Cyclope »
n'était pas un homme
de petite envergure
: il était même
pourvu d'une sorte
de grandeur
farouche. Personnage
de transition dans
une époque
tourmentée, tous ses
actes avaient été
dictés, non par
l'intérêt personnel,
mais par le souci de
conserver et
d'agrandir son
héritage. Avançant
sous un ciel sombre
et obstrué de
nuages, frappant à
droite et à gauche
sans jamais se
décourager, il avait
fini par ouvrir une
brèche dans la nuit.
Une brèche par
laquelle passerait
la figure lumineuse
de son fils.
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