Histoire de l'Aarkonie

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Les Alkkan et Lya de Prekral (-112 à -47)

 

 
 

 

A la mort d’Alkkan II (-51), Lya de Prekral sortit du palais d’Aarkonia où elle s’était confinée à l’annonce de la maladie de son époux. Elle était désormais seule et unique souveraine du Duché d’Aarkonie, dont elle exerçait la régence au nom de son fils, le petit Saargon. Elle éprouvait pour lui un amour passionné, et cela se conçoit : elle l'avait attendu pendant tant d'années et, quand il était venu au monde, son accouchement avait été si long et si difficile ! Que n'avait-elle enduré pour lui depuis son mariage avec le chef de la Maison d’Aarkonie ! Les mauvais traitements, les avanies et les humiliations ne lui avaient pas été épargnés. Sans parler des suspicions de son mari, qui la croyait de connivence avec les chefs des insurgés, d'où sa manière injurieuse de la surveiller et de la tenir rigoureusement à l'écart des affaires du royaume. A moins que ce ne fut pour lui le moyen d’éloigner sa femme de sa cour de maîtresses. Il y avait là de quoi révolter n'importe quelle femme de son âge et de sa condition.

Mais les chroniqueurs avaient raison de l'appeler « Lya la Forte », car elle possédait un ensemble de qualités qui se trouvent rarement réunies chez une même personne. D'abord, elle était le courage personnifié. Elle l'avait prouvé à maintes reprises, notamment quand elle avait été capturée par quelques gens de la Croix qui l’avaient suivis dans l’une de ses retraites. Barricadée dans sa maison assiégée, elle s'était défendue avec la dernière énergie contre l'entreprise des croyants qui la pensaient traîtresse et ne s'était finalement rendue à eux que lorsqu'une grêle de flèches s'était abattue contre les parois de la demeure.

Ensuite, elle était loyale. Malgré le comportement brutal de son mari; malgré le martyre des gens de la croix, dont beaucoup figuraient au nombre de ses amis et au supplice desquels il l'avait plus d'une fois obligée d'assister en silence; malgré la façon peu scrupuleuse dont Alkkan II avait fait main basse sur les terres du Culte, jamais elle n'avait pris parti contre lui; jamais elle n'avait formulé le moindre reproche à son égard; jamais elle n'avait cessé de défendre les intérêts de sa famille, à laquelle elle se sentait liée par le sacrement du mariage, pour faire place à sa foi profonde en « Notre Prophète ».

Enfin elle possédait un sens politique très développé. Bien que le testament d’Alkkan II ne lui soit jamais parvenu - Herbert de Chanlend avait trouvé préférable de le garder pour lui, sous prétexte que le duc défunt l'avait proclamé Régent in articulo mortis et que c'était par conséquent à lui, et non à elle, d'y exercer le pouvoir -, elle était parvenue de son propre chef à garder quelques poids dans la politique du Duché.

Lya était aussi pieuse que son mari l'était peu. Depuis l’an -104, date à laquelle les Aarkoniens avaient repris pied dans les terres de l’Est et s'étaient réinstallés à Rochebury, ils étaient quelques uns à s’être adaptés aux moeurs et aux coutumes du pays, à ne pas vouloir céder simplement à l’éradication prévue par le Duc. On ne pouvait pas en dire autant des grands nobles aarkoniens. Reîtres vigoureux, toujours prêts à tirer l'épée, ils manquaient de psychologie, de sorte qu'ils n'étaient jamais parvenus à constituer autre chose qu'un corps étranger au sein des populations orientales.

D'entrée de jeu - avec un sens de l'action dont on ne l'aurait pas crue capable après tant d'années d'effacement -, Lya décida de se débarrasser des plus radicaux des Conseillers qui prétendaient régenter l’Aarkonie afin d'y rétablir la suprématie de la haute noblesse aarkonienne. Mais elle était trop avisée pour ne pas se dire qu'elle n'y parviendrait jamais si elle ne commençait pas par faire un acte d'autorité. Décidée à frapper un grand coup, elle bannit du Duché trois sections de Chevaliers de la Maison de Wernoriae, ainsi que le Général Ward Delweiler qui s'était mis à se disputer le pouvoir avec le Régent Chanlend. Quant à Lucius, l'ancien chancelier de son mari, elle le fit arrêter et jeter en prison.

Du coup, personne n'osa plus contester son autorité : elle était réellement devenue la directrice des destinées du Duché. Mais elle trouva plus sage de ne pas exercer le pouvoir à elle seule. Elle préféra y associer le Régent Chanlend et le faire reconnaître à Hurlevent pour donner à son accession au pouvoir un caractère irrévocable. Une amitié profonde naquit bientôt entre Lya et Herbert, tous deux partageaient des objectifs similaires et tentaient, par la finesse, de changer le cap initié par les Alkkan.

Comme le tout jeune Saargon se trouvait toujours à Hurlevent, elle donna l'ordre au Régent d'aller le chercher et de le lui ramener sans perdre un instant. L'enfant se mit en route escorté par le Régent, deux Sénateurs et le Vicomte d’Handarie.

Tandis que la petite troupe galopait vers l’est et franchissait les profondes Forêts d’Elwynn, Lya, qui n'avait pas voulu quitter sa capitale car trop de nobles avaient intérêt à ce qu’elle échoue dans ses entreprises, mettait la dernière main aux préparatifs du couronnement : elle voulait que la cérémonie fût particulièrement brillante, afin que nul ne pût en contester la validité.

Aussitôt arrivé à Aarkonia, Saargon fut revêtu d'une dalmatique blanche et d'un manteau de pourpre. Après quoi on le conduisit en grande pompe à la cathédrale. C'était le 17e jour du Ve GC de l’an -45. Toute la ville était baignée par un soleil printanier. Lorsque Saargon franchit le grand portail et pénétra dans la nef, il s'arrêta un instant, ébloui par le spectacle qui s'offrait à lui : plus de six cents cierges illuminaient l'autel et lui donnaient l'aspect d'un buisson ardent. Au même instant, le choeur entonna à pleine voix un hymne d'action de grâces :

« Exauce-nous ! Vie perpétuelle à notre Seigneur Saargon, magnifique, triomphateur, invincible! Exauce-le, Sauveur du monde! Lumière constante et paix éternelle au Recteur pacifique, au très pieux Gouverneur, le Duc Saargon ! A lui seul, honneur et gloire, vertu et victoire dans la suite infinie des siècles... »

Les voix qui se répondaient emplissaient les voûtes de leurs clameurs triomphales et l'or des mosaïques scintillait sur les coupoles de l'abside. Le texte de l’homélie était de la main de Lya de Prekral, et il était suffisamment ambigu pour que les plus hauts nobles du Duché en soient profondément meurtris et choqués. Qui était ce « Sauveur du monde » qui était loué au cœur de la Cathédrale d’Aarkonia ? Tous y virent une ode au Prophète. Elle venait d’aller un pas trop loin, trop vite, et avait commis une erreur qu’on ne lui pardonna pas.

Pour prévenir l’agitation qui gagnait les rangs, le Grand Ordonnateur s'approcha du jeune enfant. Il commença par oindre ses pieds, ses mains, son flanc et son front avec de l'huile consacrée. Puis il posa la couronne sur sa tête et le proclama Duc d’Aarkonie. Pendant toute la cérémonie, qui dura plus de deux heures, l’enfant demeura très digne et ne manifesta aucune émotion, comme si l'hommage formidable qui venait de lui être rendu était la chose la plus naturelle du monde. Pourtant, il devait s'en souvenir jusqu'à la fin de ses jours. Parmi la somme de titres que l'on accumulait sur sa tête, il en manquait un, dont l'absence fut très remarquée. C'était celui de Suzerain des Comtes de Rochebury que son père s’était fait attribuer en -81, quand il avait lui-même accédé au trône. Etait-ce un oubli? Nullement. Cette omission était voulue. Elle correspondait à une des concessions que Lya et le Régent Herbert de Chanlend voulait faire pour obtenir la réconciliation. C’était un affront de plus aux nobles aarkoniens partisans d’une suprématie complète sur leurs anciens adversaires.

Car la veuve d'Alkkan II était trop intelligente pour ne pas se dire - et le Régent, qui était demeuré son confident, le lui répétait chaque matin - que six ans s'écouleraient avant que le petit Saargon atteignît sa majorité, six ans durant lesquels il risquait d'être dépouillé de tout pouvoir s'il ne bénéficiait pas de la protection de sa mère et de ses partisans. Aussi le premier geste de Lya, après la mort de son mari, avait-il eu pour objet de la lui obtenir.

Dès avant le couronnement, elle avait entamé des négociations avec les gens à la Croix. Malheureusement, les pourparlers avaient traîné en longueur, car le Patriarche Célinin ne voulait à aucun prix recommencer l'expérience décevante qu'il avait faite avec Alkkan et se méfiait donc de celle qui fut sa femme. Sachant, par ailleurs, que l'autorité de Lya était beaucoup moins bien assise qu'elle ne cherchait à le faire croire, il en avait profité pour se montrer exigeant. Lya avait dû accepter toutes ses conditions. Et certaines d'entre elles étaient draconiennes. On peut légitimement se demander si le Patriarche fut sincèrement habile en les formulant.

Avant même d'entamer la négociation, Célinin avait soulevé une objection préliminaire qui atteignit Lya dans ce qu’elle avait de plus personnel. Selon une rumeur persistante qui circulait à Rochebury et en aarkonie centrale, elle n'était pas la fille de Robert d’Hebering et c’est ce qui expliquerait qu’elle fut si molle à dénoncer les exactions de son mari.

Au cours des années, les médisances avaient fleuri dans les terres de l’Est. L'abbé Albert de Noir-Eaux avait été jusqu'à affirmer dans ses Annales que « les médecins de Rochebury avaient gonflé l'utérus de sa mère avec une potion magique, pour faire croire à Robert qu'elle était enceinte de lui ». Quant au frère mineur Hastralion le Pénitent, il poussa la malveillance jusqu'à écrire : « Nul ne sait au juste si Lya est la fille d'une bouchère, d'une servante, d'une palefrenière ou d'une paysanne. » Avec le temps, la thèse de la bouchère avait fini par l'emporter...

Naturellement Lya de Prekral avait protesté avec véhémence contre ces allégations qui portaient si cruellement atteinte à son honneur. C'est seulement après l’avoir ainsi offensée que Célinin accepta d'aborder les choses sérieuses.

Lya désirait que le Patriarche assurât la tutelle de son fils, au cas où elle mourrait avant qu'il ait atteint sa majorité. Célinin était prêt à assurer ce rôle, mais seulement si les conditions suivantes étaient préalablement remplies : Saargon devait renoncer, d'une façon irrévocable, à toute visée contraignant le Culte, comme au titre de Suzerain des Comtes d’Hebering. Il devait s'engager à ne jamais entreprendre quoi que ce soit pour empêcher les pratiquants à se livrer à leur croyance. Comme Saargon était mineur, Lya devait, dès à présent, s'en porter garante pour lui. Mais elle devait accepter une foule d'autres conditions, notamment reconnaître le Culte comme religion aarkonienne et verser à ce titre un tribut annuel de cinq mille pièces d'or pour son fonctionnement; renoncer à toute une série de dispositions qui avaient assuré aux aarkoniens une certaine indépendance religieuse et abandonner tous les droits de la Couronne dans la désignation des prélats de l’Eglise aarkonienne.

Agé de quatre-vingt-douze ans, Célinin mourut avant la ratification de l'accord. Nombreux furent les gens de la Croix à en être soulagés, conscients que ses exigences ne pourraient mener à une conciliation.

Un nouveau Patriarche lui succéda sous le nom d’Urkilan. Agé de trente-quatre ans, ce jeune homme énergique et plein de tempérament appartenait à la puissante famille heberienne des Racheau. Il fut l’un des plus grands Patriarche de l'Histoire du Culte et un des esprits les plus autoritaires de son siècle. Profondément pénétré de la dignité suprême de sa fonction, se considérant comme supérieur à tous les monarques aarkoniens, il avait pris pour devise : « Moins que le Prophète, mais plus qu'un duc. » Il employait couramment, nous dit Luz de Margne, « un langage hautain et des formules acérées comme des glaives » dont il brandissait volontiers la menace. « Représentant de Celui à qui appartient la terre et tout ce qu'elle contient, et ceux qui l'habitent », disait-il en s'inspirant des paroles de Célinin dont il fut le pupille, « plénipotentiaire de Celui par qui les ducs règnent et les comtes gouvernent, de Celui qui donne les terres à qui bon lui semble, le Patriarche a le pouvoir d'extirper, d'édifier, de disperser et de planter ». De toute évidence, ce ne serait pas un interlocuteur commode, mais Lya de Prekral se dit qu'à tout prendre cela valait mieux ainsi et que le nouveau pontife, avec toute sa superbe et sa volonté de fer, serait mieux à même de défendre les intérêts de son fils que son prédécesseur.

Lya avait à présent quarante-quatre ans mais, rongée par les chagrins, les soucis et les luttes, elle paraissait beaucoup plus vieille que son âge. Son teint était gris, sa peau parcheminée. Elle tomba malade durant les discussions qui servirent de trait d'union entre la mort de Célinin et la proclamation d’Urkilan. Elle se rétablit quelques jours plus tard. Mais il apparut bientôt à tous que sa maladie était incurable. Quand on apprit à Aarkonia que sa disparition était proche, cette nouvelle déclencha une nouvelle vague de protestations contre sa politique d’ouverture, le nom de « traîtresse » était de plus en plus prononcé. C'était dire combien la situation en Aarkonie était précaire. Lya de Prekral n'eut que le temps de prendre quelques mesures d'urgence pour réprimer les troubles, et de remettre à son fidèle Herbert de Chanlend la tutelle du Duché. Après quoi, ayant rempli sa tâche et ne pouvant en faire davantage, elle se fit administrer l'extrême-onction, croisa les deux mains sur sa poitrine et s'éteignit en silence à Aarkonia, le 27e jour du XIIe GC de l’an -43.