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A
la mort d’Alkkan
II (-51), Lya
de Prekral
sortit du palais d’Aarkonia
où elle s’était
confinée à l’annonce
de la maladie de son
époux. Elle était
désormais seule et
unique souveraine du
Duché d’Aarkonie,
dont elle exerçait
la régence au nom de
son fils, le petit
Saargon. Elle
éprouvait pour lui
un amour passionné,
et cela se conçoit :
elle l'avait attendu
pendant tant
d'années et, quand
il était venu au
monde, son
accouchement avait
été si long et si
difficile ! Que
n'avait-elle enduré
pour lui depuis son
mariage avec le chef
de la Maison d’Aarkonie
! Les mauvais
traitements, les
avanies et les
humiliations ne lui
avaient pas été
épargnés. Sans
parler des
suspicions de son
mari, qui la croyait
de connivence avec
les chefs des
insurgés, d'où sa
manière injurieuse
de la surveiller et
de la tenir
rigoureusement à
l'écart des affaires
du royaume. A moins
que ce ne fut pour
lui le moyen
d’éloigner sa femme
de sa cour de
maîtresses. Il y
avait là de quoi
révolter n'importe
quelle femme de son
âge et de sa
condition.
Mais les
chroniqueurs avaient
raison de l'appeler
«
Lya la Forte
», car elle
possédait un
ensemble de qualités
qui se trouvent
rarement réunies
chez une même
personne. D'abord,
elle était le
courage personnifié.
Elle l'avait prouvé
à maintes reprises,
notamment quand elle
avait été capturée
par quelques gens de
la Croix qui
l’avaient suivis
dans l’une de ses
retraites.
Barricadée dans sa
maison assiégée,
elle s'était
défendue avec la
dernière énergie
contre l'entreprise
des croyants qui la
pensaient traîtresse
et ne s'était
finalement rendue à
eux que lorsqu'une
grêle de flèches
s'était abattue
contre les parois de
la demeure.
Ensuite, elle était
loyale. Malgré le
comportement brutal
de son mari; malgré
le martyre des gens
de la croix, dont
beaucoup figuraient
au nombre de ses
amis et au supplice
desquels il l'avait
plus d'une fois
obligée d'assister
en silence; malgré
la façon peu
scrupuleuse dont
Alkkan II avait fait
main basse sur les
terres du Culte,
jamais elle n'avait
pris parti contre
lui; jamais elle
n'avait formulé le
moindre reproche à
son égard; jamais
elle n'avait cessé
de défendre les
intérêts de sa
famille, à laquelle
elle se sentait liée
par le sacrement du
mariage, pour faire
place à sa foi
profonde en «
Notre
Prophète ».
Enfin elle possédait
un sens politique
très développé. Bien
que le testament d’Alkkan
II ne lui soit
jamais parvenu -
Herbert de Chanlend
avait trouvé
préférable de le
garder pour lui,
sous prétexte que le
duc défunt l'avait
proclamé Régent in
articulo mortis et
que c'était par
conséquent à lui, et
non à elle, d'y
exercer le pouvoir
-, elle était
parvenue de son
propre chef à garder
quelques poids dans
la politique du
Duché.
Lya était aussi
pieuse que son mari
l'était peu. Depuis
l’an -104,
date à laquelle les
Aarkoniens avaient
repris pied dans les
terres de l’Est et
s'étaient
réinstallés à
Rochebury, ils
étaient quelques uns
à s’être adaptés aux
moeurs et aux
coutumes du pays, à
ne pas vouloir céder
simplement à
l’éradication prévue
par le Duc. On ne
pouvait pas en dire
autant des grands
nobles aarkoniens.
Reîtres vigoureux,
toujours prêts à
tirer l'épée, ils
manquaient de
psychologie, de
sorte qu'ils
n'étaient jamais
parvenus à
constituer autre
chose qu'un corps
étranger au sein des
populations
orientales.
D'entrée de jeu -
avec un sens de
l'action dont on ne
l'aurait pas crue
capable après tant
d'années
d'effacement -, Lya
décida de se
débarrasser des plus
radicaux des
Conseillers qui
prétendaient
régenter l’Aarkonie
afin d'y rétablir la
suprématie de la
haute noblesse
aarkonienne. Mais
elle était trop
avisée pour ne pas
se dire qu'elle n'y
parviendrait jamais
si elle ne
commençait pas par
faire un acte
d'autorité. Décidée
à frapper un grand
coup, elle bannit du
Duché trois sections
de Chevaliers de la
Maison de Wernoriae,
ainsi que le Général
Ward Delweiler
qui s'était mis
à se disputer le
pouvoir avec le
Régent Chanlend.
Quant à Lucius,
l'ancien chancelier
de son mari, elle le
fit arrêter et jeter
en prison.
Du coup, personne
n'osa plus contester
son autorité : elle
était réellement
devenue la
directrice des
destinées du Duché.
Mais elle trouva
plus sage de ne pas
exercer le pouvoir à
elle seule. Elle
préféra y associer
le Régent Chanlend
et le faire
reconnaître à
Hurlevent pour
donner à son
accession au pouvoir
un caractère
irrévocable. Une
amitié profonde
naquit bientôt entre
Lya et Herbert, tous
deux partageaient
des objectifs
similaires et
tentaient, par la
finesse, de changer
le cap initié par
les Alkkan.
Comme le tout jeune
Saargon se trouvait
toujours à
Hurlevent, elle
donna l'ordre au
Régent d'aller le
chercher et de le
lui ramener sans
perdre un instant.
L'enfant se mit en
route escorté par le
Régent, deux
Sénateurs et le
Vicomte d’Handarie.
Tandis que la petite
troupe galopait vers
l’est et
franchissait les
profondes Forêts d’Elwynn,
Lya, qui n'avait pas
voulu quitter sa
capitale car trop de
nobles avaient
intérêt à ce qu’elle
échoue dans ses
entreprises, mettait
la dernière main aux
préparatifs du
couronnement : elle
voulait que la
cérémonie fût
particulièrement
brillante, afin que
nul ne pût en
contester la
validité.
Aussitôt arrivé à
Aarkonia, Saargon
fut revêtu d'une
dalmatique blanche
et d'un manteau de
pourpre. Après quoi
on le conduisit en
grande pompe à la
cathédrale. C'était
le 17e jour du Ve GC
de l’an -45. Toute
la ville était
baignée par un
soleil printanier.
Lorsque Saargon
franchit le grand
portail et pénétra
dans la nef, il
s'arrêta un instant,
ébloui par le
spectacle qui
s'offrait à lui :
plus de six cents
cierges illuminaient
l'autel et lui
donnaient l'aspect
d'un buisson ardent.
Au même instant, le
choeur entonna à
pleine voix un hymne
d'action de grâces :
«
Exauce-nous ! Vie
perpétuelle à notre
Seigneur Saargon,
magnifique,
triomphateur,
invincible!
Exauce-le, Sauveur
du monde! Lumière
constante et paix
éternelle au Recteur
pacifique, au très
pieux Gouverneur, le
Duc Saargon ! A lui
seul, honneur et
gloire, vertu et
victoire dans la
suite infinie des
siècles... »
Les voix qui se
répondaient
emplissaient les
voûtes de leurs
clameurs triomphales
et l'or des
mosaïques
scintillait sur les
coupoles de
l'abside. Le texte
de l’homélie était
de la main de Lya de
Prekral, et il était
suffisamment ambigu
pour que les plus
hauts nobles du
Duché en soient
profondément
meurtris et choqués.
Qui était ce «
Sauveur du monde »
qui était loué au
cœur de la
Cathédrale d’Aarkonia
? Tous y virent une
ode au Prophète.
Elle venait d’aller
un pas trop loin,
trop vite, et avait
commis une erreur
qu’on ne lui
pardonna pas.
Pour prévenir
l’agitation qui
gagnait les rangs,
le Grand Ordonnateur
s'approcha du jeune
enfant. Il commença
par oindre ses
pieds, ses mains,
son flanc et son
front avec de
l'huile consacrée.
Puis il posa la
couronne sur sa tête
et le proclama Duc
d’Aarkonie. Pendant
toute la cérémonie,
qui dura plus de
deux heures,
l’enfant demeura
très digne et ne
manifesta aucune
émotion, comme si
l'hommage formidable
qui venait de lui
être rendu était la
chose la plus
naturelle du monde.
Pourtant, il devait
s'en souvenir
jusqu'à la fin de
ses jours. Parmi la
somme de titres que
l'on accumulait sur
sa tête, il en
manquait un, dont
l'absence fut très
remarquée. C'était
celui de Suzerain
des Comtes de
Rochebury que son
père s’était fait
attribuer en -81,
quand il avait
lui-même accédé au
trône. Etait-ce un
oubli? Nullement.
Cette omission était
voulue. Elle
correspondait à une
des concessions que
Lya et le Régent
Herbert de Chanlend
voulait faire pour
obtenir la
réconciliation.
C’était un affront
de plus aux nobles
aarkoniens partisans
d’une suprématie
complète sur leurs
anciens adversaires.
Car la veuve d'Alkkan
II était trop
intelligente pour ne
pas se dire - et le
Régent, qui était
demeuré son
confident, le lui
répétait chaque
matin - que six ans
s'écouleraient avant
que le petit Saargon
atteignît sa
majorité, six ans
durant lesquels il
risquait d'être
dépouillé de tout
pouvoir s'il ne
bénéficiait pas de
la protection de sa
mère et de ses
partisans. Aussi le
premier geste de Lya,
après la mort de son
mari, avait-il eu
pour objet de la lui
obtenir.
Dès avant le
couronnement, elle
avait entamé des
négociations avec
les gens à la Croix.
Malheureusement, les
pourparlers avaient
traîné en longueur,
car le Patriarche
Célinin ne
voulait à aucun prix
recommencer
l'expérience
décevante qu'il
avait faite avec
Alkkan et se méfiait
donc de celle qui
fut sa femme.
Sachant, par
ailleurs, que
l'autorité de Lya
était beaucoup moins
bien assise qu'elle
ne cherchait à le
faire croire, il en
avait profité pour
se montrer exigeant.
Lya avait dû
accepter toutes ses
conditions. Et
certaines d'entre
elles étaient
draconiennes. On
peut légitimement se
demander si le
Patriarche fut
sincèrement habile
en les formulant.
Avant même d'entamer
la négociation,
Célinin avait
soulevé une
objection
préliminaire qui
atteignit Lya dans
ce qu’elle avait de
plus personnel.
Selon une rumeur
persistante qui
circulait à
Rochebury et en
aarkonie centrale,
elle n'était pas la
fille de Robert
d’Hebering et
c’est ce qui
expliquerait qu’elle
fut si molle à
dénoncer les
exactions de son
mari.
Au cours des années,
les médisances
avaient fleuri dans
les terres de l’Est.
L'abbé Albert de
Noir-Eaux avait
été jusqu'à affirmer
dans ses Annales que
«
les médecins de
Rochebury avaient
gonflé l'utérus de
sa mère avec une
potion magique, pour
faire croire à
Robert qu'elle était
enceinte de lui
». Quant au
frère mineur
Hastralion le
Pénitent, il
poussa la
malveillance jusqu'à
écrire : «
Nul ne sait au juste
si Lya est la fille
d'une bouchère,
d'une servante,
d'une palefrenière
ou d'une paysanne.
» Avec le
temps, la thèse de
la bouchère avait
fini par
l'emporter...
Naturellement Lya de
Prekral avait
protesté avec
véhémence contre ces
allégations qui
portaient si
cruellement atteinte
à son honneur. C'est
seulement après
l’avoir ainsi
offensée que Célinin
accepta d'aborder
les choses
sérieuses.
Lya désirait que le
Patriarche assurât
la tutelle de son
fils, au cas où elle
mourrait avant qu'il
ait atteint sa
majorité. Célinin
était prêt à assurer
ce rôle, mais
seulement si les
conditions suivantes
étaient
préalablement
remplies : Saargon
devait renoncer,
d'une façon
irrévocable, à toute
visée contraignant
le Culte, comme au
titre de Suzerain
des Comtes d’Hebering.
Il devait s'engager
à ne jamais
entreprendre quoi
que ce soit pour
empêcher les
pratiquants à se
livrer à leur
croyance. Comme
Saargon était
mineur, Lya devait,
dès à présent, s'en
porter garante pour
lui. Mais elle
devait accepter une
foule d'autres
conditions,
notamment
reconnaître le Culte
comme religion
aarkonienne et
verser à ce titre un
tribut annuel de
cinq mille pièces
d'or pour son
fonctionnement;
renoncer à toute une
série de
dispositions qui
avaient assuré aux
aarkoniens une
certaine
indépendance
religieuse et
abandonner tous les
droits de la
Couronne dans la
désignation des
prélats de l’Eglise
aarkonienne.
Agé de
quatre-vingt-douze
ans, Célinin mourut
avant la
ratification de
l'accord. Nombreux
furent les gens de
la Croix à en être
soulagés, conscients
que ses exigences ne
pourraient mener à
une conciliation.
Un nouveau
Patriarche lui
succéda sous le nom
d’Urkilan.
Agé de trente-quatre
ans, ce jeune homme
énergique et plein
de tempérament
appartenait à la
puissante famille
heberienne des
Racheau. Il fut
l’un des plus grands
Patriarche de
l'Histoire du Culte
et un des esprits
les plus
autoritaires de son
siècle. Profondément
pénétré de la
dignité suprême de
sa fonction, se
considérant comme
supérieur à tous les
monarques
aarkoniens, il avait
pris pour devise : «
Moins que le
Prophète, mais plus
qu'un duc. »
Il employait
couramment, nous dit
Luz de Margne,
«
un langage hautain
et des formules
acérées comme des
glaives »
dont il brandissait
volontiers la
menace. «
Représentant de
Celui à qui
appartient la terre
et tout ce qu'elle
contient, et ceux
qui l'habitent
», disait-il
en s'inspirant des
paroles de Célinin
dont il fut le
pupille, «
plénipotentiaire de
Celui par qui les
ducs règnent et les
comtes gouvernent,
de Celui qui donne
les terres à qui bon
lui semble, le
Patriarche a le
pouvoir d'extirper,
d'édifier, de
disperser et de
planter ». De
toute évidence, ce
ne serait pas un
interlocuteur
commode, mais Lya de
Prekral se dit qu'à
tout prendre cela
valait mieux ainsi
et que le nouveau
pontife, avec toute
sa superbe et sa
volonté de fer,
serait mieux à même
de défendre les
intérêts de son fils
que son
prédécesseur.
Lya avait à présent
quarante-quatre ans
mais, rongée par les
chagrins, les soucis
et les luttes, elle
paraissait beaucoup
plus vieille que son
âge. Son teint était
gris, sa peau
parcheminée. Elle
tomba malade durant
les discussions qui
servirent de trait
d'union entre la
mort de Célinin et
la proclamation d’Urkilan.
Elle se rétablit
quelques jours plus
tard. Mais il
apparut bientôt à
tous que sa maladie
était incurable.
Quand on apprit à
Aarkonia que sa
disparition était
proche, cette
nouvelle déclencha
une nouvelle vague
de protestations
contre sa politique
d’ouverture, le nom
de «
traîtresse »
était de plus en
plus prononcé.
C'était dire combien
la situation en
Aarkonie était
précaire. Lya de
Prekral n'eut que le
temps de prendre
quelques mesures
d'urgence pour
réprimer les
troubles, et de
remettre à son
fidèle Herbert de
Chanlend la tutelle
du Duché. Après
quoi, ayant rempli
sa tâche et ne
pouvant en faire
davantage, elle se
fit administrer
l'extrême-onction,
croisa les deux
mains sur sa
poitrine et
s'éteignit en
silence à Aarkonia,
le 27e jour du XIIe
GC de l’an -43.
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