Histoire de l'Aarkonie, Chapitre II.

Retour aux Grimoires

 

Cette chronique retracerait ce que fut l'enfance de Sokkar Ier Aniro, il faut savoir y discerner la Vérité au travers des habiles tournures du chroniqueur, enclin, comme tout serviteur, à faire de son maître une figure de Légende. Si certains érudits aarkoniens ont décelés dans les textes des faits "discutables", ils pensent qu'il s'agit là de métaphores et que le fond historique n'est pas à remettre en doute.

 
 
Histoire de l'Aarkonie
Compilation de divers manuscrits. 
 

"[...] Le jour de la Grande Procession de l’année -15, au déclin de ce siècle qui avait vu tant de souffrances profondes traverser Azeroth, les consciences individuelles mises tant à mal et les terres du Duché ravagées par l’invasion des Peaux Vertes, la Dynastie d’Aarkonie fêtait un événement heureux, espoir diaphane de temps nouveaux: la naissance du fils du Duc Saargon Ier et de la Duchesse Tania. Trois mois à peine s’écoulèrent quand La légion défit les derniers avant-postes aarkoniens, l’effervescence régnait à la Cour. On préparait l’exil. La Duchesse et ses enfants furent du premier convoi, accompagnés des Marquis et du Chancelier. Le Duc refusa de quitter ses terres et s’apprêta à livrer un nouveau combat, entouré de sa garde rapprochée et des troupes régulières de l’Aarkonie.

La Duchesse, affligée par l’idée de la mort de son mari et abattue par la nécessité de l’exil, n’atteint pas les régions sauvages desquelles les civiles aarkoniens prenaient la direction. Elle se réfugia en un lieu que le secret couvre encore de son voile et qui lui servira encore. Selon la tradition, le jeune Sokkar fut couronné Duc pour succéder à son père dont on ignorait alors que l’inattendue victoire ornerait le front. C’était un fardeau bien lourd pour une tête d’enfant.

Autour de cet enfant aux parents qui semblaient condamnés, sans appui autre que celui que pourraient lui donner – et que ne lui donnèrent pas – des cousins lointains, prisonnier tout autant que pupille du Régent Herbert de Chanlend qui prétendait se servir de lui pour satisfaire son appétit de domination, toutes les convoitises se déchaînent, toutes les ambitions se démasquent.

Ce fin visage, si délicats sous les lourds diadèmes bosselés de pierres précieuses et de camées antiques, portera bientôt les traits spécifiques de ses ancêtres, lui garantissant bientôt le respect et la loyauté. Le petit Duc a fait trop tôt l’expérience des convoitises des classes mineurs, avides d’une accession facile au pouvoir. Il sait – ou il devine – qu’il est une proie pour tous ceux qui l’entourent ; et chacun espère que ce sera une proie facile.

Auprès de lui s’agitent des Comtes aimables, insinuants et habiles aux intrigues, des Barons aux rudes poignes et aux ambitions sans mesure, des courtisans serviles ou des domestiques arrogants. Tout un monde pour lequel il est un moyen, non une fin, et qui ne l’approche que pour atteindre par lui le but souhaité par le goût du pouvoir, de l’or ou du plaisir. La protection de la Garde d’élite de l’armée prétorienne lui épargne de devenir la victime de ses ministres indociles, de ses vassaux hypocrites et félons, parmi lesquels le plus redoutable, le régent lui-même.

« L’enfant Duc », ainsi le désigne-t-on, ses ennemis avec dérision et dédain, ses partisans avec une nuance de tendresse, de respect et de loyauté. Un gamin qui, à l’âge des plus pures et des plus douces insouciances, pressent déjà le cheminement lent et compliqué des combinaisons politiques dans lesquelles chacun tente de l’enserrer à son profit. Quelles illusions conservait-il ? Quels jeux puérils conviendraient à cet enfant élevé sans amour, dans un mélange de sévérité protocolaire et d’incertitudes en l’avenir de la dynastie. L’enfant Duc sera un monarque absolu à sa majorité, mais ceux qui le dirigent se gardent bien de lui laisser l’autorité. Il est au centre de cet entrelacs touffu d’ambitions, de rivalités, de haines, de rancunes et de peurs. Déjà le ducal enfant sait qu’il devra se défendre de toutes ses forces et, le plus souvent, attaquer le premier, avant que les autres aient eu le temps de l’attaquer.

Bientôt les nouvelles apprirent aux exilés que la Légion ne put ravager à sa guise les terres d’Aarkonie, que le père de l’Enfant est en vie, que l’Aarkonie n’est qu’ébranlée. Les appétits mesquins se font discrets, mais restent à l’affût. Ils savent que leur heure viendra. Ainsi les premières années de vie du jeune Sokkar marquèrent son caractère et sa destinée.

Retenu par les affaires militaires, le Duc Saargon ne pouvait que freiner les appétits des ennemis de l’Aarkonie. Malgré la demi-servitude que couvre l’apparat de la majesté ducal et quoiqu’il n’ignore plus rien, bientôt, des vilenies du régent auquel son père renouvela pourtant sa confiance, l’enfant de douze ans maintenant, fait preuve d’une personnalité et de capacités remarquables. Pour lui, tous les jeux sont fades et ternes auprès du grand jeu du pouvoir, auquel s’exerce son sang ducal. Tous les rêves sont mesquins qui n’ont pas pour objet, pour noyau, le désir de la puissance, le songe de la vertu, la souveraineté de terres reconquises et soumises aux lois ancestrales.

Comme il ne parvenait pas à assurer son empire sur le jeune duc, malgré son audace, son arrogance, ses calomnies et sa férocité, le régent Herbert et ses partisans, dont les rangs s’affinaient en même temps que l’enfant grandissait, nourrissait le projet d’imposer par les armes son autorité à la cour.

Lorsque, par une triste journée de l’An 4, l’Enfant, qui n’en était déjà plus un, vit entrer dans ses quartiers des gentilshommes en arme on eut pu craindre pour l’avenir de la dynastie d’Aarkonie. Mais l’adolescent surprit les intrus en esquissant un sourire ironique, les conspirateurs venaient de se déclarer au grand jour. De lourds rideaux tombèrent, laissant place aux Gardes Prétoriens d’élite, fidèles parmi les fidèles. Comme les rebelles tentaient de fuir, car leur lâcheté leur fit refuser un combat loyal, les portes se refermèrent devant eux. La Légende dit que le Duc égorgea lui-même le régent félon ; ses partisans, pour leur part, furent conduits dans les profondes forêts et furent passés par le fil de l’épée, sans exception. Le Duché enfin lavé de ses traîtres, Sokkar et ses troupes d’élite prirent la direction des terres du Roi pour porter secours à son père le Duc. Tenu à l’écart des affaires du royaume par le régent félon, le jeune Sokkar apprit la terrible vérité : son père et les chevaliers de l’Aarkonie avaient été massacrés depuis plusieurs mois déjà. Aucune sépulture digne ne leur avait été donné. Il comprit alors quel piège se refermait sur le Duché, mais le temps et la malice des hommes avaient fait leur œuvre.

Le Duché semblait condamné, Sokkar savait devoir s’y rendre sans délai pour imposer la prestance de son rang et y déloger les derniers bastions déloyaux… mais le Royaume humain entier était prêt à s’effondrer devant les assauts de la Légion. L’Aarkonie serait aux côtés du Roi, quoi qu’il lui en coûte, et il lui en coûta beaucoup."