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"[...] Le jour de la Grande Procession de
l’année
-15, au déclin de ce siècle qui avait vu tant de
souffrances profondes traverser Azeroth, les consciences
individuelles mises tant à mal et les terres du Duché ravagées par
l’invasion des Peaux Vertes, la Dynastie d’Aarkonie fêtait un
événement heureux, espoir diaphane de temps nouveaux: la naissance
du fils du Duc Saargon Ier et de la Duchesse Tania. Trois
mois à peine s’écoulèrent quand La légion défit les derniers
avant-postes aarkoniens, l’effervescence régnait à la Cour. On
préparait l’exil. La Duchesse et ses enfants furent du premier
convoi, accompagnés des Marquis et du Chancelier. Le Duc refusa de
quitter ses terres et s’apprêta à livrer un nouveau combat, entouré
de sa garde rapprochée et des troupes régulières de l’Aarkonie.
La Duchesse,
affligée par l’idée de la mort de son mari et abattue par la
nécessité de l’exil, n’atteint pas les régions sauvages desquelles
les civiles aarkoniens prenaient la direction. Elle se réfugia en
un lieu que le secret couvre encore de son voile et qui lui
servira encore. Selon la
tradition, le jeune Sokkar fut couronné Duc pour succéder à son
père dont on ignorait alors que l’inattendue victoire ornerait le
front. C’était un fardeau bien lourd pour une tête d’enfant.
Autour de cet
enfant aux parents qui semblaient condamnés, sans appui autre que
celui que pourraient lui donner – et que ne lui donnèrent pas –
des cousins lointains, prisonnier tout autant que pupille du
Régent Herbert de Chanlend qui prétendait se servir de lui pour
satisfaire son appétit de domination, toutes les convoitises se
déchaînent, toutes les ambitions se démasquent.
Ce fin visage,
si délicats sous les lourds diadèmes bosselés de pierres
précieuses et de camées antiques, portera bientôt les traits
spécifiques de ses ancêtres, lui garantissant bientôt le respect
et la loyauté. Le petit Duc a fait trop tôt l’expérience des
convoitises des classes mineurs, avides d’une accession facile au
pouvoir. Il sait – ou il devine – qu’il est une proie pour tous
ceux qui l’entourent ; et chacun espère que ce sera une proie
facile.
Auprès de lui
s’agitent des Comtes aimables, insinuants et habiles aux
intrigues, des Barons aux rudes poignes et aux ambitions sans
mesure, des courtisans serviles ou des domestiques arrogants. Tout
un monde pour lequel il est un moyen, non une fin, et qui ne
l’approche que pour atteindre par lui le but souhaité par le goût
du pouvoir, de l’or ou du plaisir. La protection de la Garde
d’élite de l’armée prétorienne lui épargne de devenir la victime
de ses ministres indociles, de ses vassaux hypocrites et félons,
parmi lesquels le plus redoutable, le régent lui-même.
« L’enfant
Duc », ainsi le désigne-t-on, ses ennemis avec dérision et
dédain, ses partisans avec une nuance de tendresse, de respect et
de loyauté. Un gamin qui, à l’âge des plus pures et des plus
douces insouciances, pressent déjà le cheminement lent et
compliqué des combinaisons politiques dans lesquelles chacun tente
de l’enserrer à son profit. Quelles illusions conservait-il ?
Quels jeux puérils conviendraient à cet enfant élevé sans amour,
dans un mélange de sévérité protocolaire et d’incertitudes en
l’avenir de la dynastie. L’enfant Duc sera un monarque absolu à sa
majorité, mais ceux qui le dirigent se gardent bien de lui laisser
l’autorité. Il est au centre de cet entrelacs touffu d’ambitions,
de rivalités, de haines, de rancunes et de peurs. Déjà le ducal
enfant sait qu’il devra se défendre de toutes ses forces et, le
plus souvent, attaquer le premier, avant que les autres aient eu
le temps de l’attaquer.
Bientôt les
nouvelles apprirent aux exilés que la Légion ne put ravager à sa
guise les terres d’Aarkonie, que le père de l’Enfant est en vie,
que l’Aarkonie n’est qu’ébranlée. Les appétits mesquins se font
discrets, mais restent à l’affût. Ils savent que leur heure
viendra. Ainsi les premières années de vie du jeune Sokkar
marquèrent son caractère et sa destinée.
Retenu par les
affaires militaires, le Duc Saargon ne pouvait que freiner les
appétits des ennemis de l’Aarkonie. Malgré la demi-servitude que
couvre l’apparat de la majesté ducal et quoiqu’il n’ignore plus
rien, bientôt, des vilenies du régent auquel son père renouvela
pourtant sa confiance, l’enfant de douze ans maintenant, fait
preuve d’une personnalité et de capacités remarquables. Pour lui,
tous les jeux sont fades et ternes auprès du grand jeu du pouvoir,
auquel s’exerce son sang ducal. Tous les rêves sont mesquins qui
n’ont pas pour objet, pour noyau, le désir de la puissance, le
songe de la vertu, la souveraineté de terres reconquises et
soumises aux lois ancestrales.
Comme il ne
parvenait pas à assurer son empire sur le jeune duc, malgré son
audace, son arrogance, ses calomnies et sa férocité, le régent
Herbert et ses partisans, dont les rangs s’affinaient en même temps
que l’enfant grandissait, nourrissait le projet d’imposer par les
armes son autorité à la cour.
Lorsque, par une triste journée de l’An 4, l’Enfant, qui n’en était
déjà plus un, vit entrer dans ses quartiers des gentilshommes en
arme on eut pu craindre pour l’avenir de la dynastie d’Aarkonie.
Mais l’adolescent surprit les intrus en esquissant un sourire
ironique, les conspirateurs venaient de se déclarer au grand jour.
De lourds rideaux tombèrent, laissant place aux Gardes Prétoriens
d’élite, fidèles parmi les fidèles. Comme les rebelles tentaient
de fuir, car leur lâcheté leur fit refuser un combat loyal, les
portes se refermèrent devant eux. La Légende dit que le Duc
égorgea lui-même le régent félon ; ses partisans, pour leur part,
furent conduits dans les profondes forêts et furent passés par le
fil de l’épée, sans exception. Le Duché enfin lavé de ses traîtres, Sokkar et ses troupes d’élite prirent la direction des terres du
Roi pour porter secours à son père le Duc. Tenu à l’écart des
affaires du royaume par le régent félon, le jeune Sokkar apprit la
terrible vérité : son père et les chevaliers de l’Aarkonie avaient
été massacrés depuis plusieurs mois déjà. Aucune sépulture digne
ne leur avait été donné. Il comprit alors quel piège se refermait
sur le Duché, mais le temps et la malice des hommes avaient fait
leur œuvre.
Le Duché
semblait condamné, Sokkar savait devoir s’y rendre sans délai pour
imposer la prestance de son rang et y déloger les derniers
bastions déloyaux… mais le Royaume humain entier était prêt à
s’effondrer devant les assauts de la Légion. L’Aarkonie serait aux
côtés du Roi, quoi qu’il lui en coûte, et il lui en coûta
beaucoup." |