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Ankolayat
menait sa monture à un train d'enfer. Il retenait ses larmes,
souhaitant être en compagnie de son Seigneur et ses frères
d'armes. Mais il avait reçu un ordre de son Maître, et cela
prévalait sur ses propres sentiments. Telles étaient ses pensées
lorsqu'il ressentit une vive douleur, tant en son âme quand son
coeur. Son Seigneur, celui qui avait été comme un père pour lui,
était mort. Il laissa couler sa peine, et pressa encore plus sa
monture.
Il était en vue de la forteresse
lorsqu'elles l'assaillirent. Bien que plus petites que celles
qu'il avait vu dans le désert, elles restaient imposantes, le
dépassant de plusieurs têtes. Sans doute étaient-elles des sortes
d'éclaireurs. La première sauta devant son cheval, qui prit peur
et jeta son cavalier à terre. Rebroussant chemin, la bête fut
interceptée par la seconde monstruosité, qui l'abattit d'un coup
de hache. Puis elles fixèrent Ankolayat de leurs regards
sanguinaires, semblant lui promettre un sort semblable.
Mais il était de noble lignage, ce qui lui
conférait une vie plus longue car nourrie d'un courage que ceux du
bas peuple remplaçait par l'oisiveté. Il avait connu de nombreux
combats et était considéré comme un maître dans l'art de l'épée.
C'est calmement qu'il se remit debout et sortit sa lame du
fourreau. Les deux horreurs se mirent à tourner lentement autour
de lui, comprenant sans doute qu'il ne serait pas une proie aussi
facile que le quadrupède qui venait de se faire massacrer. Le
petit jeu de l'observation dura longtemps, chaque adversaire ne
sachant pas à quoi s'attendre. Ce fut la créature qui avait
écharpé sa monture qui entama les premiers pas du ballet mortel
qui allait se jouer ici. Elle sauta sur Ankolayat et abattit ses
haches sur lui. L'assaut était sans finesse, il l'esquiva d'un
bond en arrière ripostant dans le même mouvement en assenant un
coup puissant directement sur la tête de l’orc monstrueux. Il
avait mit toute sa puissance dans cette frappe, et son bras fût
engourdit tant le choc était violent. Mais la créature, bien que
paraissant légèrement sonnée, avait à peine été égratignée. Elle
pouvait remercier sa solide armure d’os. Décontenancé, le
chevalier faillit ne pas apercevoir la lame qui fendait l'air vers
sa tête. Il dévia l'attaque d'un revers de sa lame et fit un
roulé-boulé qui l'amena derrière son assaillant. Il plongea son
épée dans le creux de l'articulation du genou de l’orc, puis la
tourna violemment, finissant presque de l'arracher en la retirant.
La créature poussa un hurlement strident, et recula frénétiquement
tout en s'éloignant, se traînant au sol.
Son compagnon
recula, se rendant compte qu'il n'était vraiment pas une des
proies apeurées auxquelles il était habitué. L'estropié se releva
et, sans doute aiguillonné par la douleur et la fureur, chargea,
aussi bien qu’il le pût sur une jambe. Il déversa une pluie de
coups, alternant griffes, crocs et haches à une vitesse effarante.
Bien que gravement blessée, la créature conservait une vigueur et
une rage extraordinaire. Ankolayat esquivait et parait tout en
tâchant de garder l'autre créature dans son champ de vision.
Comprenant que sa tactique était inefficace, le monstre cessa
l'averse de coups et fît mine de reculer, puis lança subitement
une de ses lames en direction des jambes de l’aarkonien. Celui-ci
évitât l'attaque d'un rapide pas de côté, mais glissa sur une
plaque d'herbe humide et se retrouva à terre. Aussi agile qu'un
loup, il se remit sur ses pieds, mais la première créature profita
de l'ouverture pour se fendre dans sa direction et le saisit entre
les griffes de ses bras noueux mais désarmés. L’orc puissant se
mit à serrer, Ankolayat entendit autant qu'il sentit nombre de ses
côtes craquer. Lâchant son arme sous l'effet de la douleur, il
tenta vainement de desserrer l'étau mortel. Devant l'inutilité de
ses efforts, il remonta ses jambes sous lui puis envoya violemment
ses talons dans le flanc de cette horreur verte. L’armure d’os,
fragilisée, explosa sous l'impact, et Ankolayat fût libéré de
l’emprise du géant qui se tordait de douleur à terre en poussant
des cris si stridents que ses oreilles en sifflaient. L'estropié
ne le laissa pas reprendre son souffle, il n'eut que le temps de
se jeter au sol pour éviter le double coup de haches, roula sur le
côté avant de se relever, ayant récupéré sa lame dans le
mouvement. Une douleur atroce lui enserrait le torse, et il
peinait à inspirer des goulées d'air qui lui brûlaient les
poumons. Les deux créatures étaient blessées, mais lui même ne
pourrait tenir le rythme beaucoup plus longtemps. Il chargea alors
l'estropié, tenant haut son épée dans l'expectative d'une attaque
brutale. L’orc se tassa sur ses positions, comptant sans doute
encaisser le coup puis déchiqueter l'inconscient. Mais l’Aarkonien
se laissa alors glisser à terre, se retrouvant sous la créature,
et plongea directement sa lame à un endroit non protégé que l’on
devine. La Peau-verte se mit à hurler de douleur et se jeta au
sol, battant frénétiquement ses bras dans l'air. Ankolayat se
releva et fit face à la première créature. Celle-ci observait son
compagnon qui se tordait dans l'herbe et dont les cris se muaient
rapidement en gargouillis. La peur prit l'avantage sur son envie
de vengeance, elle tourna les talons et s'enfuit. Ankolayat
s'appuya sur son arme, tentant de récupérer quelques forces, mais
il s'effondra, inconscient, son corps en ayant supporté bien plus
qu'il ne le pouvait. Sa mission ne serait pas menée à bien.
C'est ainsi que la citadelle du Duché d’Aarkonie
ne fut pas mise au courant de ce qui l'attendait. Les Prétoriens
qui y étaient restés faisaient encore des paris sur le nombre de
ces envahisseurs, dont on expliquait que les forces royales
viendraient à bout comme de tout péril jusqu’alors, quand
l'invasion orc en repli fondit sur les murs de la Cité. Soldats et
habitants se retrouvèrent assiégés par la masse grouillante. Leur
défense fit honneur à la réputation des gens de cette contrée,
mais elle fût ridiculement vaine face à l'assaut de créatures qui
crevaient les hauts remparts comme s'ils n'étaient fait que de
brindilles.
Bien plus tard, alors que le massacre était
fini depuis longtemps, Ankolayat reprit difficilement
connaissance. Il sentit immédiatement dans l'air une forte odeur
de sang et de fumée. Envahi par un terrible pressentiment, il se
releva précipitamment et porta son regard vers la citadelle. Elle
brûlait. D'ici, il distinguait la nuée qui entourait encore la
ville. Nul n'avait pu en réchapper. L'enfant de Kenlyano
était mort. Son propre fils était mort. Ses frères étaient morts.
Son peuple. Il avait échoué. Il ramassa sa fidèle lame, la
tournant vers son coeur.
" Remplit ton
dernier devoir. "
Et il se laissa tomber dessus. |